Des guitares, des briques et des marins - UNESCO-UNEVOC

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Maria G. Baier-D‘Orazio Vital Banywesize Mukuza

Des guitares, des briques et des marins Comment un centre de formation professionnelle de RDC a su se réformer sur fond de crise et de guerre

Table des matières Avant-propos de son Excellence Jean Claude Kibala N’kolde Vice-Gouverneur de la Province du Sud-Kivu . . . . . . . . . . 5 Avant-propos de Konrad von Bonin président du Comité directeur de l’EED . . . . . . . . . . . . 7 Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Comment ce livre est-il né? . . . . . . . . . . . . . . . . 11 1.

Qui est le CAPA ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14

2.

« Ce qui est important pour nous » . . . . . . . . . . . 17

3.

Le développement dans un contexte explosif . . . . . . . 20 L’ère Mobutu • Le Kivu • La guerre, encore la guerre...

4.

Un centre de formation professionnelle en temps de dictature, de crise et de guerre . . . . . . . . . . . 25

5.

Vingt-cinq ans de formation professionnelle – évolution d’une institution . . . . . . . . . . . . . . 34 Le CAPA des années 80: formation formelle et peu de succès • La transition vers une nouvelle conception: résistance au changement • Expérimentations et timides progrès: le CAPA avance à tâtons • Décisions courageuses et réformes drastiques: le changement commence à porter ses fruits • Les fruits du changement : diversité, demande et réussite

6. 7.

Le CAPA en 2008 – un aperçu . . . . . . . . . . . . . 49 Quelles sont les réalisations du CAPA ? . . . . . . . . . 53 La réussite, qu’est-ce que c’est ? • A chacun et à chacune une réponse adéquate • Formation en temps de crise et de guerre • Aucune réussite n’est parfaite • Le quotidien en temps de crise et de guerre

8.

Une formation adéquate entraîne le changement . . . . . 63 De la survie à un solide revenu • Synergie entre formation professionnelle et secteur artisanal – un bienfait pour tout le monde • Confiance en soi et dignité – comment la formation a changé la vie des femmes • La formation, un catalyseur pour le développement rural • Formation professionnelle adéquate: marché et consommateurs en profitent

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9.

La formation des marginaux – une tâche difficile . . . . .

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Les Pygmées – un groupe social marginalisé sur la voie de l’intégration • Les orphelins du Sida et les personnes vivant avec le VIH (PVV) – marginalisés à cause des conséquences de la guerre • Méprisées, chassées et abandonnées – les femmes victimes de la guerre

10.

La réintégration des jeunes démobilisés – un triple défi . . 101 Se lancer dans une expérience périlleuse avec des ex-combattants • Des malfaiteurs peuvent-ils être traumatisés ? • Formation réussie des démobilisés – patience et méthodologie exigeante • La réintégration des démobilisés – une mission pour laquelle personne ne se sent (vraiment) concerné • Les briques, pierres à la reconstruction de la paix

11.

Qu’est-ce qui a conduit le CAPA au succès ? . . . . . . . 116 Une réussite, c’est toujours la réussite d’individus • L’engagement est parfois plus important qu’une bonne planification • Au rythme du temps: le développement comme processus • De la solidarité en temps de crise • De la clarté du partenariat • Investir dans une bonne conception en vaut la peine • La proximité rend crédible • De l’avantage d’un Etat peu présent • Ouverture et prédisposition au changement : éléments-clés de la croissance • Se lancer dans les défis • De courageuses décisions sont parfois nécessaires • Calmer les jalousies par le dialogue

12.

Autonomie financière : illusion ou réelle perspective ? . . . 140

13.

Et demain ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 146 Les défis d’une réussite • Le jour où le génie s’en ira • L’expansion – rêve et spectre à la fois • Concentration et spécificités – coup d’œil sur l’essentiel • La formation duale est-elle un exemple pour l’avenir ? • Un défi très particulier : l’approche genre et le rôle de la femme

14.

Le travail d’une consultante dans une région en conflits . . 158

15.

« Ce que cette publication nous a apporté. » . . . . . . . 163

Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 164 Statistiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165 Abréviations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Crédits photographiques . . . . . . . . . . . . . . . .

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Avant-propos de son Excellence Jean Claude Kibala N’Kolde, vice-gouverneur de la Province du Sud-Kivu, République Démocratique du Congo

Je voudrais, avant tout, saluer la publication de cet ouvrage qui renseigne sur les expériences du CAPA (Centre d’Apprentissage Professionnel et Artisanal), 25 ans après sa création. Mon intérêt dans la formation professionnelle, exprimé en son temps à l’Ambassadeur de la République Fédérale d’Allemagne à Kinshasa, a incité les partenaires du CAPA dans la publication de cet ouvrage à me réserver cet espace pour placer ce petit mot. La République Démocratique du Congo en général et le Sud-Kivu en particulier disposent d’un potentiel humain en âge de travail qui reste oisif et chômeur à cause du contexte régional des guerres à répétition, du système scolaire non adéquat et de la culture du gain facile. Le paradoxe qu’on vit est que les besoins en produits, ouvrages, services artisanaux et professionnels sont énormes alors que la nature de la République Démocratique du Congo offre scandaleusement des potentialités matérielles en termes de matières premières. Au regard de cette main-d’œuvre abondante qui manque de qualification pour son auto-emploi, je reste convaincu que la professionnalisation en métiers pratiques fondée sur les besoins du peuple est une issue pour le développement. Les guerres et conflits armés qui sévissent au Congo trouvent comme opportunité de recrutement des combattants une population jeune désœuvrée. La formation professionnelle des jeunes pour la production des biens et services dont la population a besoin se révèle donc une stratégie d’occupation de ces jeunes et une contribution majeure à la paix durable pour laquelle nous œuvrons dans notre région. Au moment où je me débats pour l’encadrement de la jeunesse du 5

Sud-Kivu en apprentissage professionnel et artisanal, je réalise que dans la Province il y a un modèle à imiter qui est le Centre d’Apprentissage Professionnel et Artisanal, CAPA, une école des métiers qui fonctionne dans la ville de Bukavu. Pour peu que je puisse dire du CAPA, il faut noter la diversité des métiers dans lesquels il forme, sa disponibilité à accueillir tous les candidats sans discrimination et à adapter la formation à leurs besoins, sans oublier son expérience assistée par les Allemands font de ce Centre un modèle à pérenniser et à disséminer à travers la Province. La grande sollicitation en formation au CAPA par des personnes en quête d’emploi, qui va au-délà de son offre et de ses possibilités, nous incite à envisager impatiemment et à court terme l’ouverture d’autres structures de son genre en commençant par le milieu rural qui n’a aucune autre alternative. J’en profite pour féliciter et remercier la Communauté Baptiste au Centre de l’Afrique, CBCA, à travers le CAPA pour sa bonne initiative sociale qui aide les filles et les fils de la Province. Je remercie aussi le peuple allemand, à travers l’EED, pour l’aide au développement qu’il disponibilise au CAPA, un point focal dans la région en matière de formation professionnelle. En ma qualité d’autorité provinciale du Sud-Kivu, je sollicite le soutien financier et matériel du gouvernement allemand pour l’ouverture imminente d’autres centres du genre CAPA dans la province. Que vive le CAPA !

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Avant-propos de Konrad von Bonin, président du Comité directeur de l’EED Encouragements adressés au CAPA et à la CBCA La première fois que j’ai voyagé dans l’est du Congo, c’était en août 2007 à l’occasion d’un congrès consacré à la formation que la Communauté Baptiste au Centre de l’Afrique (CBCA) organisait avec des partenaires africains. Le congrès avait pour thème « Pédagogie participative, de la garderie à l’université ». Bukavu, ville-frontière pittoresque située sur la pointe sud du lac Kivu, est fascinante avec sa foule bigarrée qui, telle une file sans fin, déambule dans les rues étroites et escarpées à flanc de colline. Toutes ces jeunes filles et ces garçons dans leur uniforme bleu de l’école, toutes ces femmes courbées portant du bois, des légumes, des bananes et leur petit enfant. Un chargement souvent plus lourd que celle qui le porte. „Que feront tous ces jeunes après la fin de leur scolarité ? » m’étaisje demandé lors de la visite de garderies et d’écoles primaires surpeuplées. «  Celui qui peut étudier, ici, deviendra certainement un bon médecin ou un agronome utile dans cette société troublée par des crises. » C’est ce que j’avais à l’esprit alors que je faisais un tour à l’université évangélique et à l’hôpital du quartier de Panzi. « Mais que deviendra la grande majorité de ces filles et garçons qui quitte l’école après quelques années seulement ? Les femmes devront-elles continuer à s’éreinter pour transporter la nourriture de la campagne à la ville ? Les garçons rejoindront-ils les rangs d’une milice ou d’une bande pour prendre les armes et faire leurs preuves par le vol et la violence ? » Lors de notre voyage à travers le Kivu, nous avons heureusement pu voir des alternatives prometteuses pour la génération prétendument perdue de la guerre. Le Centre de formation professionnelle CAPA 7

en fait partie et figure en tête de ces alternatives. Au CAPA, des hommes et des femmes engagés forment des jeunes sans aucune discrimination : des filles et des garçons, des valides comme des handicapés, des victimes comme d’anciens malfaiteurs. Ceux-ci apprennent un métier utile et trouvent ainsi le courage de mener une vie décente et honorable. Au cours de mes visites dans les ateliers, j’ai été impressionné de voir à quel point la production et la formation sont liées. Impressionnantes également les rencontres avec des menuisiers et des couturières en auto-emploi qui participaient à des cours de recyclage dans différents endroits du Sud-Kivu. Ainsi ils deviennent des hommes de métier qualifiés qui peuvent prendre en mains la restructuration paisible de leur pays. Nous avons été accueillis sur l’île Idjiwi, au milieu du lac Kivu, un havre de paix où la CBCA mène un vaste programme de formation rurale, d’éducation à la santé et de conseils aux familles avec des hommes, des femmes et des jeunes. A Goma, nous avons visité les écoles de soins infirmiers et de formation des enseignants gérées par l’Eglise. Dans les hautes montagnes du Nord-Kivu, de Ndoluma, Kitsombiro, Butembo jusqu’à Beni et Oicha à la frontière avec l’Ouganda, les paroisses nous ont montré des structures à but social construites de leurs propres mains pendant la guerre : petites centrales hydrauliques, écoles, dispensaires, salles de conférence, approvisionnement en eau potable, briqueterie, élevage de bétail, moulins, électrotechnique, transformation alimentaire. Même dans cet Est-Congo malmené par la guerre, presque toutes les composantes de la société exigent de nouvelles connaissances, aptitudes et manières de se comporter. Le CAPA et la CBCA aident la jeune génération à acquérir des compétences professionnelles et à déployer des capacités créatives. Les femmes et les hommes impliqués pourront envisager leur futur en prenant eux-mêmes leurs responsabilités envers leurs pairs et envers Dieu. En cela, nous les soutenons volontiers. Bonn, le 5 décembre 2008

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Préface Le Centre d’Apprentissage Professionnel et Artisanal (CAPA) qui a commencé dans une modestie frisant par moment l’échec, est devenu aujourd’hui un signe visible de l’engagement social de la Communauté Baptiste au Centre de l’Afrique. Grâce à l’appui financier du Service des Eglises Evangéliques en Allemagne pour le Développement (EED), le CAPA a réussi à répondre à un certain nombre de grands défis sociaux qui se sont présentés à travers les années et surtout pendant les guerres successives avec leurs conséquences sur tous les plans. En effet le centre a fonctionné dans un contexte caractérisé par les faits suivants: le manque d’occupation de la jeunesse a contribué au développement de la délinquance; les guerres successives ont amené beaucoup de jeunes à se faire enrôler dans les différents groupes armés; plusieurs personnes, surtout des jeunes filles et garçons jadis engagés dans divers groupes armés, ont été démobilisés mais sans perspective d’avenir; l’augmentation du nombre de filles-mères en proie à la prostitution car n’ayant aucun moyen de survie etc. L’organisation des diverses formations a permis de faire face à certains de ces défis. Beaucoup de jeunes, filles et garçons, ont reçu une formation en mécanique, en coupe et couture, en menuiserie, en maçonnerie, en tannerie, dans la fabrication du savon de ménage, en électronique etc. Grâce à cette formation, certains ont trouvé de l’emploi et d’autres se sont crées eux-mêmes de l’emploi. En améliorant leur condition économique, ils se sont mis à l’abri des tentations de se faire recruter à nouveau dans des groupes armés, en quête de survie. Pour sa part, l’Eglise estime que cette réalisation dont l’objet primaire est social et économique, contribue aussi à la promotion de la paix en ce sens qu’elle s’inscrit dans l’action de lutte contre la pauvreté qui est reconnue comme l’une des causes des conflits armés. Si nous nous réjouissons aujourd’hui des résultats obtenus, c’est parce que nous nous rappelons aussi la longue trajectoire de 25 ans qui a connu des hauts et des bas. Le CAPA a vécu des moments de tâ9

tonnement, tandis que certaines initiatives se sont heurtées à une résistance au changement. La réorientation des activités du centre qui a été facilitée par l’EED avec l’aide de Mme Maria Baier-D’Orazio, consultante de l’organisation FAKT à Stuttgart, a donné une nouvelle impulsion dont les résultats positifs n’ont pas tardé à se faire voir. Nous espérons partager les expériences ainsi acquises au CAPA avec le plus grand nombre de personnes et organisations engagées dans le même secteur. Nous remercions de tout cœur tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à faire du CAPA ce qu’il est devenu aujourd’hui. Nous citons particulièrement l’EED pour ses subventions et son engagement pour la réduction de la pauvreté ; FAKT pour son appui technique; la VEM pour son appui financier pendant la première phase de l’existence du CAPA  et les différentes équipes sous la direction successive de M. Walter Göller, M. Ndivito Makima et M. Vital Mukuza. Révérend Kakule Molo, Représentant Légal de la CBCA Goma,décembre 2008

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Comment ce livre est-il né ? L’Eglise Evangélique allemande soutient le CAPA (Centre d’Apprentissage Professionnel et Artisanal) depuis 25 ans. Il est situé au Kivu, une province située à l’est de la République Démocratique du Congo (RDC), plus précisément à Bukavu. Au début, il s’agissait d’une aide personnelle apportée par des coopérants de la MEU (Mission Evangélique Unie) qui travaillaient sur place depuis des années comme formateurs. Ensuite, le CAPA a reçu un soutien financier de l’EZE (aujourd’hui EED, Service des Eglises Evangéliques en Allemangne pour le Développement) Puis, à partir de 1995, le CAPA a été conseillé à intervalles de deux ou trois ans par FAKT, un bureau d’étude proche de l’Eglise. Bon an, mal an, le CAPA a donc été épaulé pendant un quart de siècle. Ce temps particulièrement long justifierait à lui seul de rassembler les expériences faites, de les explorer et de les présenter au public. Pour apporter les preuves d’une réussite ? Pour étayer le sens de l’aide au développement ou encore pour démontrer que l’argent des bailleurs de fonds est correctement utilisé ? Ou tout simplement pour faire de la publicité en ces temps où les moyens financiers sont de plus en plus restreints ? Non, ce livre n’est pas là pour cela. Sa raison d’être provient de l’étonnement et même de la stupéfaction de voir qu’une démarche difficile – la réorientation d’une formation professionnelle - puisse réussir dans un contexte désespérément chaotique. Même dans un pays stable ou en plein essor, c’est déja un tour de force ! Comment, dès lors, un tel projet a pu arriver à des résultats dans une région frappée par les crises et les guerres depuis deux décennies ? Quels ont été les facteurs qui ont conduit à ce succès ? Quels obstacles ont pu être surmontés et comment ? Que peut-on apprendre de cette expérience ? Telles sont les questions que ce livre se propose de creuser. Nous espérons pouvoir fournir des pistes de réflexion aussi bien aux individus qu’aux organisations ; nous espérons surtout encourager tous ceux et celles qui travaillent dans le cadre de projets de développement à garder le cap. Car l’expérience du CAPA l’a clairement démontré  : la détermination, le courage et une volonté sincère permettent de surmonter tous les obstacles, même s’ils sont graves. 11

Ce livre est destiné avant tout à des spécialistes même si nous nous sommes efforcés de le rendre intéressant pour un public plus large et d’en faire une lecture suffisamment captivante malgré les descriptions détaillées de la formation professionnelle. Cette publication s’adresse d’abord aux responsables des écoles professionnelles des pays en voie de développement et à leurs collaborateurs. Pour cette raison, une version française a aussi été publiée et une version anglaise est prévue ultérieurement. Dans le chapitre précédent, il est mentionné qu’il est très rare de réussir à « réorienter » un système formel de formation professionnelle et de le transformer en un modèle flexible et adaptable. C’est pourquoi il nous semble important de remettre entre les mains de tous ceux qui veulent oser cette expérience (ou qui s’y sont déjà lancés), non pas un compte-rendu général d’expériences mais une analyse approfondie avec des conclusions et des leçons essentielles à tirer. C’est ce qui confère à certains passages de ce livre un caractère un peu technique. Ce livre s’adresse en deuxième lieu aux spécialistes qui s’intéressent au thème de la coopération au développement dans un contexte de crise. Cet objectif explique pourquoi le contexte de crise et de guerre est assez détaillé, en particulier l’expérience de la formation des anciens combattants. Enfin il nous semblait aussi important de faire état de la complexité des stratégies et de l’approche des formations destinées aux pauvres ainsi qu’à des groupes spécifiques de marginalisés, des chapitres qui s’adressent à un troisième cercle de spécialistes. Là il est question des moyens psychologiques et pédagogiques avec lesquels on peut approcher des personnes traumatisées, des malades du SIDA, des femmes violées et des minorités ethniques afin de pouvoir mener à bien leur formation. Dans son élaboration, ce livre suit le modèle d’une étude d’impact. Difficile dès lors d’éviter les répétitions mais elles se justifient dans la mesure où il s’agit d’éclairer des activités et des événements à partir de différents points de vue. Au-delà de cette forme, le caractère spécialisé d’un livre devrait rendre possible la compréhension de chapi12

tres qui seraient lus isolément. C’est ce qui a rendu nécessaire le fait de souvent retrouver des références déjà formulées. En ce qui concerne l’approche genre de la langue, nous avons opté pour une utilisation générale de la forme masculine car elle correspond à celle des acteurs de l’actuelle composition des groupes cibles, du CAPA et d’autres institutions. Ce livre a vu le jour après deux ans d’un dialogue intensif avec les collaborateurs du CAPA et après d’innombrables imprévus et contrariétés. Accidents mortels d’avion et de bateaux dans la famille du directeur, maladie, tremblement de terre, vol d’un ordinateur portable contenant toutes les données et, en dernier lieu, déclaration de guerre des nouveaux rebelles, enlèvement du vice-président du conseil d’administration du CAPA – tout cela étant survenu ces deux dernières années. La toile de fond de la naissance de ce livre reflète ainsi ce qui caractérise le travail du CAPA depuis près de 15 ans. Parce que ce livre ne devait pas seulement être un rapport d’expériences mais une étude d’impact approfondie, la plupart des données recueillies par les collaborateurs du CAPA ont été réunies lors de visites sur le terrain et par le biais d’interviews. Ce travail pénible de terrain a eu lieu dans des conditions difficiles. Pour cet infatigable travail de fourmis qui, à lui seul, a rendu possible l’élaboration de ce livre sous cette forme, que tous ceux et toutes celles qui y ont participé en soient chaleureusement remercié(e)s. Maria G. Baier-D’Orazio Vital Banywesize Mukuza

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1. Qui est le CAPA ? Comme on le dit volontiers au Nord, ce livre est l’histoire d’un projet. De ce point de vue, il implique une intervention de l’extérieur qui se résume ainsi : on finance un projet, on conseil un projet, on collabore à un projet. Cette manière de voir est juste et fausse à la fois, car  ce que nous appelons projet représente le travail quotidien d’une organisation et quelquefois de l’institution elle-même. Le CAPA est davantage qu’un énième projet financé par une organisation de l’Eglise subventionnée par le gouvernement allemand : il représente la longue histoire d’une expérience faite d’humains et de circonstances. C’est pourquoi ce livre va mettre les humains au premier plan – avant la description du contexte politique, avant l’analyse technique, bref avant tout ! « Pourquoi nous sommes au CAPA  » Disons-le tout net  : dans les pays en voie de dévelopement, beaucoup d’hommes et de femmes travaillent dans une organisation simplement parce que c’est un gagne-pain. L’essentiel, c’est de nourrir la famille et de survivre. Même si chez nous, au Nord, ce n’est pas très différent, le phénomène est bien plus marqué dans les pays pauvres. On ne le reprochera à personne d’autant plus qu’il ne faut pas en faire une généralité. Car les salariés pour lesquels le travail ne représente pas qu’un moyen de subsistance existent bel et bien et certains s’engagent à fond dans leur fonction, au point de ne faire qu’un avec leur institution. Pourquoi ? Parce que c’est précisément pour cette institution-là qu’ils veulent travailler. Il suffit d’additionner leurs années de service ou de les voir refuser un travail équivalent ou mieux rémunéré pour mesurer leur attachement à l’institution. Leur engagement ne fait aucun doute. Après le génocide perpétré au Rwanda, des masses de réfugiés ont franchi la frontière et sont arrivées au Kivu entraînant dans leur sillage de nombreuses organisations humanitaires. Comme elles avaient un urgent besoin de personnel autochtone, elles sont allées le cher14

cher auprès des institutions locales où elles ont débauché les personnes les plus qualifiées. Beaucoup ont répondu à l’appel d’autant plus que les salaires offerts étaient alléchants. C’est ainsi que le CAPA a perdu certains collaborateurs. D’autres, en revanche, sont restés. Et d’autres encore, qui avaient entendu parler de sa manière de travailler, sont venus frapper à la porte du CAPA alors qu’ils avaient un autre travail. Qu’est-ce qui fait que les collaborateurs tiennent tant au CAPA ? Et qu’est-ce qui en pousse d’autres à rejoindre ses rangs ? Voici trois témoignages de collaborateurs qui travaillent au CAPA depuis longtemps. Kavira Muteho est formatrice en couture depuis 24 ans. « Je reste au CAPA parce que nous sommes tous amis, même avec nos responsables. J’ai une grande valeur dans la société parce que partout je suis félicitée par mes finalistes. Je suis très contente quand je les vois changer. Plusieurs de mes filles-mères sont aussi mieux considérées dans leur famille et dans la société. Grâce au métier, certaines filles-mères ont pu se marier et ça me fait la joie. » Kahasha Kashombe, formateur en métal depuis 17 ans. « Je suis toujours là car les responsables du CAPA reconnaissent mes compétences. Je n’ai jamais été isolé à chaque décision prise par les chefs. Nous vivons comme des sœurs et des frères, sans distinction de niveau d’étude. Chaque année j’ai la chance de suivre une formation de perfectionnement et j’utilise mes nouvelles connaissances dans mes cours. » Vital Banywesize Mukuza, directeur et expert-comptable, depuis 15 ans au CAPA.  « Dès que j’ai été engagé comme employé, en 1993, le directeur de l’époque, Fidèle Ndivito, m’a fait immédiatement confiance en m’associant à toute la gestion. J’ai tout de suite commencé à m’épanouir. Le CAPA m’a procuré de l’estime sociale, le minimum vital et m’a permis de compléter mes connaissances par des formations académiques et informelles. Les activités du CAPA se sont révélées compatibles avec ma manière d’être. La paix du cœur et l’acceptation de mes contributions sont choses acquises car je ne travaille pas sous pression et je pense être un responsable écouté par ses collaborateurs. 15

Dès ma nomination à la Direction du CAPA, j’ai pu expérimenter ma façon de voir avec l’aide de mes collaborateurs. Nous avons une vision commune de notre mission, de nos activités et du rôle de notre institution et nous travaillons volontiers en équipe. Le CAPA, je le considère comme ma maison dont le destin repose sur mon leadership ; ce qui veut dire que ses échecs et succès me concernent au premier plan. Le rayonnement actuel du CAPA et mon expérience font qu’aujourd’hui je suis sollicité par d’autres organisations qui me demandent conseil. » Le travail, au CAPA, est synonyme de cohésion, d’estime et de sens. Les témoignages des nouveaux venus le confirment : «  Le CAPA a fait ce que je suis aujourd’hui  » dit Gédéon Kambale Bayikundahi, comptable depuis 6 ans. «  Il y a une cohésion et une compréhension mutuelle entre les collaborateurs. Le CAPA réunissant toutes les conditions semblables à une ONG, rien ne peut m’amener à l’abandonner. » Magadju Cibey, responsable pédagogique depuis 5 ans. «  J’ai de la sympathie pour les jeunes en situation difficile et de niveaux très variés. » « J’étais venu au CAPA dans le souci de contribuer à la pacification à travers l’auto-emploi et l’insertion des jeunes désœuvrés et démobilisés des groupes armés. » Pascal Munoka Mabira s’est occupé de projets de développement pour l’Eglise baptiste puis a été employé comme animateur au CAPA. Entretemps, l’Eglise l’a changé de poste. Joseph Salumu est un collaborateur externe. Mécanicien, il est employé par une institution catholique de la place mais il travaille pour le CAPA comme formateur associé. « Le CAPA est unique ! Il n’existe aucun autre centre de formation qui travaille comme lui. »

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2. « Ce qui est important pour nous » De manière général, beaucoup de gens contribuent à la réussite d’un projet, d’un programme ou d’une organisation. Chaque protagoniste a sa propre vision sur ce qui lui paraît important et sur ce qu’il veut communiquer. Voici donc les points de vue des collaborateurs du CAPA, des responsables de la CBCA (Communauté Baptiste au Centre de l’Afrique ), de l’EED et de la consultante de l’EED. Le plus important, pour le CAPA, c’est que la formation améliore les conditions de vie d’un grand nombre de personnes. « Beaucoup de gens ont aujourd’hui un revenu décent, des jeunes ont un avenir, des femmes qui ont été dans une situation difficile ont retrouvé leur place dans la société.» disent d’abord les collaborateurs. « Grâce à son concept particulier, le centre peut même servir son entourage social d’une façon très spécifique : il arrive souvent que d’autres organisations nous envoient des jeunes en difficultés, des enfants des rues, des orphelins ou d’anciens soldats. De plus, le CAPA a aussi activement contribué à améliorer la vie en milieu rural. » Le directeur évoque également une tout autre dimension qui, pour lui, est essentielle « Le CAPA est en mesure de réagir directement aux besoins de la communauté. Notre offre correspond à la demande. C’est sensé et économique. Le concept flexible du CAPA permet aussi d’être utile à l’économie dans la mesure où il offre des formations continues aux entreprises. Le CAPA a aussi contribué à valoriser le secteur artisanal dans la société. Enfin nous avons montré qu’un centre de formation peut participer de façon active à la réforme du système de la formation professionnelle. » Le référent de l’EED responsable pour le Congo, Rudolf HeinrichsDrinhaus, tire quatre leçons de la collaboration avec le programme du  CAPA : « Un engagement prévoyant au développement peut obtenir des effets durables particulièrement dans des situations de crises prolongées tant qu’il est à l’écoute des besoins de la population et qu’il l’aide à transformer activement les troubles en un changement social. Dans la région des Grands Lacs d’Afrique, c’est surtout valable pour les villes qui grandissent très vite où des millions de jeunes cherchent un emploi qui leur offre des perspectives. Deuxièmement, 17

il faut comprendre que la formation professionnelle est une composante essentielle de l’ensemble du système éducatif de l’Eglise au même titre que les espaces d’apprentissage réservés aux enfants en bas âge, aux écoliers, aux universitaires et aux adultes qui se formeraient tout au long de leur vie. Troisièmement, il s’agit de promouvoir activement l’économie locale et de qualifier ses acteurs. Pour ce faire, il faut absolument que des commandes liées à l’aide urgente et des investissements à long terme soient accordés en priorité aux producteurs et aux prestataires de services locaux. Ainsi, les projets du « Fonds allemand pour la paix en RDC » exigeant un travail intensif sont raisonnablement reliés aux mesures de qualification professionnelle par le biais du CAPA ou d’autres établissements spécialisés. Quatrièmement, le succès d’une politique de développement dépend surtout de l’engagement des personnes qui persistent dans leurs objectifs malgré toutes les contrariétés, stimulées par leur confiance en Dieu et guidées par leurs propres compétences. Il faut nommer ici ceux et celles qui œuvrent de près ou de loin avec le CAPA en faveur de la formation professionnelle et de la promotion de l’artisanat, à commencer par les deux directeurs Fidèle Ndivito et Vital Mukuza, tous les hommes et toutes les femmes de l’équipe du CAPA ainsi que la consultante de longue date Mme Baier-D’Orazio, la Présidente du Conseil d’Administration, Mme Bulabula et l’ingénieur M. Kodjo Badohun, conseiller spécialisé du Togo. » Pour la co-auteure de ce livre, la consultante de FAKT qui a accompagné le CAPA pendant de longues années, il est important de porter une attention particulière sur l’institution et les gens qui la font vivre. Engagement sincère, ouverture et courage sont des facteurs-clés  : l’engagement sincère donne la force d’affronter les vents contraires, l’ouverture d’esprit facilite les changements et le courage permet de vivre ces changements, même contre l’avis des autorités ; avec tous ces éléments, des réformes fondamentales peuvent se réaliser. Chercher son chemin exige du temps. Or accorder du temps à une organisation n’est pas toujours évident dans le milieu de l’aide au développement. On aimerait arriver rapidement et linéairement à des résultats. Dans le cas du CAPA, la réussite n’a été ni rapide, ni linéaire. Et c’est grâce à cela qu’il est devenu un catalyseur social, consé18

quence que peu de projets génèrent. Le CAPA a par ailleurs démontré qu’il est possible de réussir un travail de développement dans un contexte de crise et de guerre. Il s’agit là d’un aspect encourageant à l’heure où les troubles se multiplient au niveau international. 

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3. Le développement dans un contexte explosif La République Démocratique du Congo est le troisième plus grand pays d’Afrique; elle est située au centre du continent sur une superficie aussi grande que l’Europe occidentale et fait partie de la Région des Grands Lacs. Les richesses minières et l’agriculture constituent les principaux piliers de son économie qui, cependant, ne parvient pas à sortir de la pauvreté l’écrasante majorité de ses 63 millions d’habitants. La RDC est gouvernée par Joseph Kabila depuis 2001, date à laquelle son père, Laurent Désiré Kabila a été assassiné. L’ère Mobutu En 1886, Léopold II de Belgique devient roi de l’Etat Indépendant du Congo (EIC) avant de le céder à la Belgique en 1908. L’EIC est rebaptisé Congo Belge jusqu’à son indépendance en 1960. L’ancienne colonie adopte le titre de République du Congo alors que l’ancienne colonie française voisine devient République congolaise. Afin d’éviter la confusion, on désigne aussi ces deux pays par leur capitale, CongoKinshasa et Congo-Brazzaville. Au lendemain de l’Indépendance, des luttes de pouvoir déchirent le pays, luttes qui seront fatales à Patrice Lumumba, alors premier ministre. Après l’assassinat en 1961 de ce farouche partisan de l’indépendance, Joseph Désiré Mobutu commence à faire parler de lui et finit par s’emparer du pouvoir en 1965. Les conflits de ces années-là feront 500 000 morts civils et militaires. Dans les années 70, Mobutu veut « africaniser » son pays par les mots et c’est ainsi qu’il adopte le nom de Mobutu Sese Seko et transforme la République du Congo en République du Zaïre. Tout au long de son règne, Mobutu va mener sa politique d’une main de fer et s’employer à diviser et persécuter l’opposition afin de rester seul maître à bord. Les ressources minières et agricoles du pays sont énormes mais l’élite détourne des sommes colossales des caisses pu20

bliques. Dans les années 80, l’Occident coupe les vivres au Zaïre; son économie connaît alors un fort ralentissement et sa monnaie ne vaut plus rien. Les jours de paie, c’est par brouettes entières que l’on verse les salaires aux ouvriers. Des dispensaires sont fermés et les écoles ne touchent plus de subventions, obligeant les parents à payer les enseignants en nature. Mobutu et son entourage ne pensent qu’à s’enrichir et n’hésitent pas à faire tourner la planche à billets lorsque l’argent manque. Et pendant ce temps, une bonne partie des richesses minières du pays sont acheminées illégalement vers l’Occident, à l’instar des diamants qui arrivent en Belgique sans encombre malgré les nombreux contrôles douaniers. Le Kivu Le Kivu était l’une des neuf provinces du Zaïre lorsque, en 1987, le gouvernement Mobutu décide de le diviser en trois parties au nom d’une nouvelle politique de décentralisation. L’année suivante, Bukavu devient ainsi le chef-lieu du Sud-Kivu, Goma celui du NordKivu et Kindu celui du Maniema. Mais la mise en place des autorités locales s’avère difficile en raison des luttes de pouvoir. Si, au départ, Mobutu fait en sorte de diviser les acteurs locaux, le président va peu à peu négliger ces lointaines provinces de l’Est, trop indociles à ses yeux. La population du Kivu se distingue par son caractère solide, travailleur, attaché à la terre et insoumis. Au début des années 90, alors qu’il consulte son peuple en vue de l’introduction du multipartisme, Mobutu se rend au Kivu où il est assailli de critiques et de questions. Cet accueil pour le moins hostile le renforce dans l’idée que les habitants du Kivu ne sont que des paysans durs à cuire. Il faut dire que le Kivu est déjà prêt à l’ouverture démocratique, autre trait qui le distingue. Pendant de longues années, sachant qu’elle ne pouvait rien attendre de Kinshasa, la population du Kivu s’est débrouillée avec le soutien des associations religieuses et non-gouvernementales très présentes dans la région. Les habitants du Kivu ont toujours su se débrouiller en comptant sur eux-mêmes et sur l’aide des Occidentaux. Sur le plan politique, ils ont également appris à tenir tête au pouvoir central. A la Conférence nationale qui a lieu en août 1991, la déléga21

tion du Kivu est parmi les plus fermes, non seulement parce qu’elle veut faire entendre sa voix sans se laisser manipuler mais aussi parce qu’elle doit rendre des comptes aux villageois qui l’ont élue démocratiquement. Réaction du gouvernement : cette insoumission ne peut plus durer, d’autant plus qu’elle démontre que la démocratie s’est bel et bien installée au sein de la population de cette région située à 2000 km à vol d’oiseau de la capitale. Dès lors, il faut remettre bon ordre dans ce Kivu où le pouvoir central a effectivement perdu pied. Le dictateur n’hésite donc pas à placer ses hommes de confiance aux postes-clé du Nord et du Sud-Kivu. Affaiblie, la population ne résiste pas à cette reprise en mains. Et ne se doute pas encore de ce qui l’attend. En 1993, l’assassinat du président burundais Ndadaye met le feu aux poudres et oblige des milliers de Burundais à chercher refuge au SudKivu. Peu de temps après, c’est au tour du président rwandais Habyarimana de périr lors d’une attaque contre l’avion qui le transportait, attentat qui sera suivi d’un génocide sans précédent qui a coûté la vie à près d’un million de Rwandais. Les villes de Goma et Bukavu voient alors déferler des centaines de milliers de réfugiés que les organisations humanitaires installent dans des camps, sans s’apercevoir que de nombreux criminels rwandais en font partie; c’est là, dans ces camps, que se forment ou reforment des milices hutu du Rwanda, notamment celles des extrémistes du mouvement Interahamwe qui ne vont pas tarder à semer la terreur dans la région. Leur but : poursuivre l’extermination des Tutsi, y compris les Banyamulenge, des Tutsi qui vivent depuis longtemps au Zaïre. A partir de là, une multitude de milices -alliées ou non à l’armée de Mobutu- se battent entre elles mais surtout s’attaquent à la population à travers pillages et viols. Les autochtones n’ont plus rien et fuient dans les forêts. La guerre, encore la guerre... Peu à peu, la coalition AFDL (Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo, composée aussi des Banyamulenge) se forme autour de Laurent Désiré Kabila. D’après Ernesto Che Guevara qui avait essayé d’appuyer les maquisards de Kabila, ce groupe était davantage composé de « contrebandiers » que de « rebelles » (Le 22

Rêve africain, 1965). Cette coalition va donc mener une « guerre de libération » avec l’appui militaire des Rwandais et des Ougandais, rébellion au terme de laquelle Kabila renverse Mobutu. Nous sommes en 1997. Le Zaïre devient la République Démocratique du Congo. Peu après l’arrivée du nouveau chef de l’Etat, le peuple constate certains changements : une relative stabilisation de l’économie du pays, l’introduction d’une nouvelle monnaie, le «  franc Congolais  », la rémunération des militaires et le rapatriement volontaire d’exilés congolais. Ainsi, le désir de rebâtir le pays et les perspectives d’un avenir meilleur commencent à prendre forme. Pas pour longtemps. Dès le mois d’août 1998, les compagnons de la libération armée de Laurent Désiré Kabila s’entredéchirent. Allié aux Rwandais et Ougandais, le mouvement autochtone RCD  (Rassemblement Congolais pour la Démocratie) tente de renverser le régime Kabila selon un plan de 7 jours. En réalité, cette opération va durer cinq ans et miner les espoirs du peuple. Le pays est alors divisé en cinq parties dont chacune est dirigée par un mouvement politico-militaire, les milices se multiplient, les enfants sont enrôlés, les femmes violées, des innocents massacrés, des populations déplacées, les richesses nationales pillées, des maladies comme le Sida et la fièvre d’Ebola prolifèrent. Le pays est à feu et à sang. Le 16 janvier 2001, l’homme que toutes les fractions ne voulaient plus voir à la tête du pays est assassiné. Le successeur du défunt président Laurent Désiré Kabila n’est autre que son fils, Joseph Kabila, lequel accède à la présidence le 26 janvier de la même année. Un processus de paix est alors entamé sous le contrôle de l’ONU. Comme si la guerre ne suffisait pas, la nature apporte son lot de malheurs à Goma  le 17 janvier 2002: l’éruption du volcan Nyiragongo détruit une bonne partie des infrastructures de la ville, plongeant la population de l’est du Congo dans d’énormes difficultés, l’obligeant à se déplacer, à subir des épidémies et à sombrer encore davantage dans la pauvreté. Aujourd’hui encore, le Kivu ne connaît toujours pas de répit. Même si Joseph Kabila prend davantage en considération le Kivu, les opérations militaires se poursuivent tout comme les vols, les meurtres et les viols. 23

Alors que Kinshasa et des groupes rebelles ont signé un accord de paix en janvier 2008 à Goma, les insurgés menés par Laurent Nkunda ont repris les combats depuis plusieurs  semaines (au moment où nous écrivons ce livre, en octobre 2008), affrontements qui font fuir des milliers d’habitants. Si la communauté internationale et l’Organisation des Nations Unies ne font pas immédiatement pression sur le gouvernement congolais, la région pourrait replonger dans la guerre.

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4. Un centre de formation professionnelle en temps de dictature, de crise et de guerre Le CAPA est une institution sociale de la Communauté Baptiste au Centre de l’Afrique (CBCA) dont le siège est à Goma, dans la Province du Nord-Kivu de la République Démocratique du Congo. Issue d’une mission baptiste, la CBCA est indépendante depuis 45 ans. Elle est membre de l’Eglise du Christ au Congo (ECC) et membre du Conseil œcuménique des Eglises ainsi que de la Mission Evangélique Unie ( MEU). La CBCA est l’une des plus importantes Eglises de la région avec ses 160 000 membres répartis dans 384 paroisses. Au Congo, la CBCA gère de nombreuses écoles, plusieurs hôpitaux, dispensaires, centres de formation pour jeunes et adultes ainsi que des programmes de développement rural. Le CAPA a été fondé par l’Eglise Baptiste en 1982 afin de répondre aux problèmes de la jeunesse. A cette époque, le Congo s’appelle le Zaïre et il est dirigé par le dictateur Mobutu dont le gouvernement exploite le pays sans se soucier du bien-être de la population. La mauvaise gestion, la corruption et un corps enseignant qui n’est plus rémunéré finissent par mettre le secteur de l’éducation à genoux. Face à l’absence de formation professionnelle et d’activités, un grand nombre de jeunes tombe dans le désœuvrement, l’alcool, la drogue, le vol, la prostitution et autres phénomènes négatifs. Beaucoup de jeunes gens s’installent près des sites d’extraction minière afin d’y tenter leur chance. Si l’Eglise nourrit de sérieuses craintes pour le salut de leur âme, elle se préoccupe aussi de leur avenir sur terre et elle est suffisamment réaliste pour voir que les jeunes qui fréquentent avec assiduité les cellules de prière n’entreprennent rien pour améliorer leur situation. Quant aux jeunes qui ne sont pas attirés par les mines d’or ni par les cellules de prière, ils rejoignent des groupes créés par le Ministère de la Mobilisation, Propagande et Animation politique (MOPAP). Chaque localité dispose de son propre groupe d’animation qui 25

compte parfois jusqu’à plus d’une centaine de personnes. Généreusement financées par les dirigeants, ces activités représentent pour les jeunes de cette époque une confortable alternative au travail. Le système scolaire zaïrois – lorsqu’il fonctionnait – offrait un cheminement formel qui allait de l’école primaire à l’université, jusqu’au doctorat. Ce cursus n’était cependant pas adapté à la réalité. Beaucoup de jeunes arrêtaient l’école et quittaient ce système éducatif prétendument parfait sans disposer d’une quelconque alternative. A l’époque de la colonisation, le pays était doté d’une quantité de centres de formation professionnelle ainsi que d’un Service National de l’Emploi qui planifiait des activités, recrutait les chômeurs, organisait la formation professionnelle. Par la suite, le régime postcolonial a négligé ces activités qui, aujourd’hui, ne sont plus qu’un lointain souvenir. C’est ainsi que l’Eglise s’est en quelque sorte substituée à l’Etat en fondant le CAPA, d’abord à l’intention des jeunes filles. A l’époque, le nombre de mères célibataires ne cessait de croître ; beaucoup d’hommes – parmi lesquels des dirigeants – prenaient de très jeunes filles comme maîtresses, lesquelles ne tardaient pas à tomber enceintes. Exclues de l’école, elles étaient totalement déboussolées et abandonnées. Comme les hommes qui les avaient mises enceintes pouvaient se voir inculper d’exploitation sexuelle de mineures, la loi sur la famille fut changée afin d’abaisser l’âge du mariage de 18 à 14 ans. Alors que l’on pouvait s’attendre à une recrudescence de mariages, c’est une exploitation sexuelle débridée qui s’en est suivie. La CBCA a donc décidé d’offrir une alternative à ces jeunes mères en leur proposant une formation de couturière. Après cette première section de couturière, le CAPA a ensuite ouvert celles de mécanique et de menuiserie pour les garçons. Deux ans après la fondation du CAPA, le Ministère de la Propagande politique a obligé toutes les écoles à créer une cellule politique pour les jeunes et à intégrer des animations politiques dans le programme d’enseignement. La CBCA a accepté de créer une telle cellule au sein du CAPA mais a refusé d’ajouter une animation politique à son programme. Or résister, à l’époque, était dangereux. C’est 26

par la force qu’une dictature se fait obéir, organise des contrôles et réprime brutalement toute idéologie critique. Et personne ne peut y échapper. Donc ces années-là, une unité spéciale de la gendarmerie, le CADR (Corps des Activistes pour la Défense de la République), qui par ailleurs était une milice privée de Mobutu, veillait à ce que l’idéologie du régime soit respectée à la lettre. Les membres de cette unité spéciale étaient partout, se mêlaient incognito à la population afin d’observer, d’épier et d’écouter aux portes. Ce réseau de contrôle était si dense que l’on commençait à croire que les agents du CADR étaient même capables de lire dans les pensées ! Malgré les mots codés que les opposants utilisaient pour parler de Mobutu sans éveiller l’attention, ils se sentaient sans cesse poursuivis. Qui était suspect aux yeux du CADR était emmené en pleine nuit ; la personne se voyait d’abord infliger une amende puis un tabassage en règle et si elle résistait encore, atterrissait en prison ou disparaissait pour toujours. A trois reprises, le Pasteur surveillant de la CBCA a subi un interrogatoire des services secrets de Mobutu. En le menaçant de prison, on voulait le contraindre à introduire une animation politique dans le programme du CAPA. Pour rester fidèle à son esprit de résistance et pour échapper à la prison, le Pasteur surveillant se résigna à recourir à une solution typiquement zaïroise : une « enveloppe » bien remplie qui permit aux services secrets d’admettre qu’à l’avenir, cette école n’organiserait pas d’animation politique. Si les services secrets avaient vu en lui un vrai et actif opposant, une telle enveloppe ne lui aurait probablement servi à rien ! L’Eglise Baptiste a donc fait en sorte de se tenir à l’écart du système. Le fait que le CAPA soit une organisation privée et que ses enseignants ne soient pas payés par les pouvoirs publics a certainement facilité cette volonté. Cela ne signifie pas pour autant que le CAPA ait pu se soustraire à l’idéologie dominante. Au sein du CADR, il y avait une brigade dite artisanale qui, en tant que moyen d’éducation politique, convoquait la population rurale une fois par semaine. Une frange de cette brigade artisanale avait pour objectif d’utiliser la promotion de la formation artisanale comme outil idéologique. Mais parce que cette intention n’était que propagande et ne reflétait pas un intérêt national, cette promotion n’a rien donné, tout au plus une participation de ces jeunes à des défilés propagandistes. Un projet de for27

mation professionnelle des jeunes que le CAPA avait soumis à cette époque au MPR (Mouvement Populaire de la Révolution) ne trouva absolument aucun écho. Le ministère de la jeunesse limita alors son rôle à un organe de surveillance. A la fin des années 80, la situation économique du Zaïre se dégrade. Une fulgurante dévaluation de la monnaie, le chômage massif et le nombre croissant des enfants des rues en sont les signes les plus visibles. Mais, comme souvent sous un régime dictatorial, la paix règne malgré tout. Or cette « paix » n’est que le résultat d’une violente oppression qui garantit une stabilité sociale superficielle. Car dans les têtes, ça bouillonne ! La population est bien consciente qu’elle est abusée et frustrée. Les Zaïrois pouvaient  en faire l’expérience tous les jours, confrontés qu’ils étaient à l’absence de prestations, à des fonctionnaires bras croisés ainsi qu’au vol légal et omniprésent qu’est la corruption. Les jeunes, mécontents et surtout sans perspective, cherchent des alternatives, veulent apprendre un métier.   Mais à cette époque, il n’existe que trois centres de formation  : le CAPA, l’ITFM (Institut Technique Fundi Maendeleo) et l’Action Sociale CHECHE, une école professionnelle de l’Eglise catholique. Or toutes ces organisations, y compris le CAPA, ne peuvent changer que peu de choses à la situation désepérée des jeunes : le nombre de formateurs est trop faible. De plus, le système scolaire de ces organisations ne permet pas d’offrir une réelle chance aux apprenants : durée de formation trop longue, peu de pratique et trop peu de places. Les quelques chanceux qui peuvent s’y inscrire doivent répondre aux conditions scolaires requises et doivent, de surcroît dans le cas du CAPA, provenir d’un milieu religieux. Dans ces conditions, l’avenir des jeunes mais également des centres de formation est plutôt morose. Et la suite ne va rien arranger. Au début des années 90, lorsque des centaines de milliers de réfugiés des pays voisins passent la frontière congolaise et affluent dans la région, le Kivu est à un doigt de s’écrouler. En 1995, après le génocide perpétré au Rwanda, Bukavu est littéralement encerclée par d’immenses camps de réfugiés. Des ONG, l’Eglise et des privés s’occupent 28

tant bien que mal des réfugiés. Au CAPA, des salles de formation sont transformées en lieux d’hébergement, des montagnes d’épis de maïs s’entassent à la place des machines. Dans ce chaos, les activités des organisations d’aide humanitaire aggravent involontairement la situation : avec les flots de dollars qu’elles amènent, elles font exploser les prix et débauchent les employés compétents des organisations locales. Elles ont notamment un besoin urgent de chauffeurs qualifiés pour leurs nombreux véhicules, en particulier des chauffeursmécaniciens. Le CAPA, en tant qu’école professionnelle, dispose précisément de telles forces de travail. Impuissant, le Centre voit ainsi trois collaborateurs qualifiés lui tourner le dos. La tentation était trop grande : avec un salaire de 400$ par mois au lieu de 100$, il aurait fallu être un saint pour y résister ! En 1996, la prétendue guerre de libération de Kabila plonge le SudKivu dans la tourmente. Les combats, les vols et les pillages déferlent sur une population qui fuit de tous côtés, surtout vers les villages ! Le CAPA n’est pas épargné. Deux de ses formateurs y laissent la vie ; des apprentis et des finalistes du CAPA sont enrôlés de gré ou de force. Dans les villages, plusieurs ateliers de finalistes du CAPA sont pillés ou brûlés. A Bukavu , le CAPA lui-même est aussi une cible de choix pour les pilleurs mais grâce au courage de ses collaborateurs, il reste intact. D’autres organisations n’ont pas cette chance et perdent tout : outillage, machines, véhicules et matériel disparaissent. Le directeur de cette époque, Fidèle Ndivito, se savait menacé en permanence. Son seul tort était de ressembler aux Banyamulenge, Congolais d’expression rwandaise qui étaient pourchassés en raison de leurs liens avec Kabila. Il raconte comment un coq lui a sauvé la vie: « Pendant la guerre de libération de la RDC de 1996, je me trouvais au Nord-Kivu, à Goma. Comme j’avais une morphologie semblable à celle des Banyamulenge, appellation donnée aux Congolais d’expression rwandaise durant la guerre de libération, je suis resté enfermé dans la résidence du Représentant Légal de la CBCA pendant deux semaines alors que la guerre avait commencé au nord de la ville de Goma et avançait chaque jour. Un matin, le Représentant Légal a vu que c’était la déban-

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dade parmi les officiers de Mobutu qui habitaient dans les environs et il a décidé lui aussi de quitter la ville avec les siens. Il a voulu que je l’accompagne à bord de son véhicule ; sa femme et ses enfants ont pris place dans un autre véhicule. Juste avant de partir, il a demandé à ses enfants d’emmener une petite chèvre et, pendant qu’ils la détachaient, j’ai attrapé un coq et l’ai mis dans la voiture. Au moment de quitter la ville, des militaires fouillaient systématiquement les véhicules afin de débusquer les ennemis Banyamulenge et les déserteurs. Lorsque notre tour est arrivé et qu’ils m’ont vu, les militaires m’ont sorti du véhicule en disant en lingala : «  Yo niyamulenge pièce nayo eza wapi ? » (toi, Nyamulenge, où est ta pièce d’identité ?) Au moment où je la lui ai donnée, son chef s’est écrié : « tue-le ! ». L’ordre étant donné, le militaire a pointé son arme sur moi. Le Représentant de la CBCA et les autres passagers tremblaient dans le véhicule, la population de l’autre côté de la route criait et essayait de leur faire comprendre que nous n’étions pas des Banyamulenge mais des pasteurs de la CBCA et qu’il ne fallait pas nous tuer. Comme je voyais ma mort approcher, j’ai commencé à me confesser et à réciter ma prière pour demander au Seigneur de me recevoir dans son royaume si le moment était venu. De l’autre côté de la route, les gens continuaient à crier « ne leur faites pas de mal, ce ne sont pas des Banyamulenge, ils sont des nôtres et pasteurs de la CBCA. » Comme ils criaient très fort, le petit coq que j’avais emporté a surgi du véhicule, a passé entre moi et le militaire qui attendait l’ordre de me tirer dessus. Soudain, le militaire a quitté sa position, il a suivi le coq et a disparu. Le colonel, surpris par l’événement, s’est ravisé et nous a laissé poursuivre notre route. Voilà comment le Seigneur s’est servi du coq pour nous sauver la vie afin de nous permettre de continuer son œuvre jusqu’à aujourd’hui. »

La mystérieuse tournure de ce destin s’explique aussi par un fait bien réel. Contrairement aux milices de Kabila qui étaient bien payées afin d’assurer leur fidélité, les soldats de Mobutu étaient très mal rémunérés ou ne recevaient pas leur solde pendant des mois. Pas étonnant dès lors qu’un soldat pense aussi à sa survie. Un coq représentait un immense butin, capable de faire oublier même un ordre militaire. 30

Arrivé au pouvoir, Laurent Désiré Kabila manœuvre habilement : il paye bien les soldats et la fonction publique, ce qui redonne espoir à la population qui jusque-là n’avait qu’une idée en tête : se débarrasser du dictateur Mobutu. Maintenant, la liberté se profile et l’ordre semble se rétablir. La police et les militaires molestent moins la population, les banques fonctionnent de nouveau. Même des exilés rentrent au pays avec leurs biens et leurs devises. Les voitures réapparaissent dans les rues, le secteur de la construction devient florissant. Mais les espoirs ne vont pas durer longtemps. En août 1998, une nouvelle guerre éclate : la contre-révolution contre le président Kabila. Cette deuxième guerre est aussi appelée « guerre  radiophonique  » parce que la destitution du président Kabila y avait été annoncée par les rebelles. Il y a moins d’actes militaires des rebelles à l’est du pays car les rebelles du RCD d’origine rwandaise se font passer pour des dirigeants plus «  corrects  » que les autres. A ce moment-là, le CAPA ne déplore que le vol de son véhicule. Mais cette « guerre silencieuse » serre la population comme dans un étau, s’éternise et produit des effets insoupçonnés. Parmi eux, la surveillance étroite de la population par des services secrets aussi actifs qu’efficaces. A partir de là, les réunions sont beaucoup plus difficiles car elles sont considérées comme un acte subversif. Les visiteurs étrangers sont étroitement mais discrètement surveillés. La communication entre la province de l’est contrôlée par le RCD et Kinshasa est interrompue. Le pays est divisé en deux et le commerce intérieur s’écroule. Pour beaucoup d’artisans formés par le CAPA, le marché s’effondre. Les rebelles, eux, puisent largement dans les ressources naturelles du pays afin de remplir leurs caisses. De plus, ils inventent toutes sortes de taxes et impôts qui étranglent les petites et moyennes entreprises. C’est ainsi qu’un artisan pouvait payer jusqu’à 200$ par année en plus de ses impôts sur le revenu. Le Kivu voit maintenant arriver de nombreuses milices qui, pour certaines d’entre elles, travaillent avec les nouveaux dirigeants alors que d’autres les combattent. Une fois de plus, de jeunes gens sont enrôlés de force. Des milices mais également des soldats isolés battent la campagne en volant, tuant, violant, pillant. Dans les villages, les femmes sont sans défense. Cette fois-ci, la population fuit dans le sens inverse : des villages vers la ville. A cause du recrutement mas31

sif, le CAPA perd des apprenants et les ateliers des artisans ruraux perdent une partie de leurs apprentis. Les groupes de femmes se disloquent. Le Kivu ne connaît pas de répit. Durant toutes les années où le Kivu a connu les flots de réfugiés, les pillages et les combats, le CAPA a continué son travail sans relâche. Même en pleine tempête, même s’il était extrêmement difficile et risqué de trouver du matériel ou de se rendre chez les artisans des villages et même si les salaires tardaient à être versés parce que les versements en provenance de l’étranger devaient suivre des chemins compliqués. Malgré tout cela, le CAPA a poursuivi inlassablement sa tâche. Lorsque la première guerre avait éclaté en 1996, beaucoup de gens avaient fui Bukavu, y compris le directeur d’un bureau d’étude local qui était membre du Conseil d’administration du CAPA. Début 1997, Bukavu avait l’air d’une ville fantôme. Au CAPA, le personnel, lui, était là ! En 2000, le Kivu connaît un essor inespéré lorsque le prix du coltan explose ; le coltan est un minerai composé de colombite et de tantalite qui est notamment utilisé dans la fabrication des téléphones mobiles. L’exploitation de ce minerai stimule l’économie, offre rapidement de gros revenus aux artisans qui sont sollicités par les « nouveaux riches » pour des services ou des produits. Le CAPA devient alors un point central pour qui veut se former rapidement et répondre ainsi à cette demande, que ce soit en garnissage de meubles, en construction de maisons ou en réparation de nouveaux modèles d’automobiles. Le revers de la médaille est que de nombreux artisans dont s’occupe le CAPA en milieu rural ont abandonné leur atelier pour aller chercher du coltan. La fébrilité entraînée par l’exploitation du minerai sera de courte durée car une catastrophe naturelle lui emboîte le pas : début 2002, l’éruption du volcan Nyiragongo réduit Goma en cendres. Une fois de plus, une marée humaine envahit les routes et se dirige entre autres vers Bukavu. Des jeunes de Goma se rendent alors au CAPA avec l’espoir d’y être formés. D’autres, en particulier des artisans, quittent Bukavu pour Goma avec l’idée de tirer profit de la reconstruction de la ville. Dès 2003, la «  paix  » reprend peu à peu le dessus même si on ne peut pas encore parler de véritable paix. Pour le CAPA, cette période d’après-guerre est marquée par deux nouveaux phénomènes : la formation d’ex-combattants et jeunes démobilisés et la prise en compte 32

de la situation douloureuse des femmes violées. Déjà auparavant, le CAPA avait admis quelques jeunes déserteurs de l’armée ou de milices dans ses rangs. Pour la plupart, il s’agissait de jeunes qui avaient été enrôlés de force. Dès 2003, le CAPA se lance officiellement dans la réintégration des démobilisés. L’accueil de cette population très particulière va l’obliger à adopter de nouvelles approches et stratégies. Ces adolescents et jeunes adultes sont souvent profondément perturbés psychiquement. Désormais, au CAPA, les traumatismes de la guerre sont à l’ordre du jour, un thème qui se posera rapidement de manière plus aiguë et qui demandera des solutions urgentes. En effet, on ne va pas tarder à mesurer l’ampleur des viols : le nombre de femmes du Congo de l’est qui ont été abusées par des soldats et miliciens est énorme. En tant qu’institution religieuse, le CAPA se sent particulièrement concerné et commence sérieusement à réfléchir à la façon dont ces filles et ces femmes peuvent se réintégrer dans la société. Le CAPA propose alors des formations spécialement conçues pour ce groupe cible mais découvre peu à peu une autre problématique : celle des femmes violées infectées par le virus du SIDA. Le passé pèse lourdement sur la population du Kivu... un passé qui n’en est pas encore un car la plupart des problèmes perdure. La paix n’est pas pour demain ! Même la nature s’en est mêlée et ne rassure pas : six ans après l’éruption du volcan qui a détruit Goma en 2002, un tremblement de terre de force 6 a frappé Bukavu où un tel événement ne s’était jamais produit. Il y a eu des morts, des blessés et des centaines de maisons détruites. Au CAPA, quatre des sept bâtiments ont été endommagés et trois d’entre eux ont dû être totalement reconstruits. En fin de compte, l’homme n’est pas capable de rester pacifique, en tout cas pas à l’est du Congo. Lorsque Laurent Nkunda, le chef des rebelles, a marché sur Goma le 29 octobre 2008, le directeur du CAPA y était. Il pensait y trouver une certaine tranquillité pour écrire les dernières lignes de ce livre, loin de ses tâches quotidiennes et harassantes de Bukavu. Mais au Kivu, le danger guette, il est partout. On ne peut pas lui échapper. Le CAPA non plus n’a pas pu lui échapper tout au long de ces 15 dernières années.

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5. Vingt-cinq ans de formation professionnelle – évolution d’une institution Le centre de formation CAPA existe maintenant depuis plus de vingtcinq ans. Une longue vie ! Certes il existe d’autres centres de formation en Afrique – au Togo, Caméroun, Ghana et même au Congo – qui ont aussi de longues années derrière eux. Si beaucoup d’entre eux sont restés statiques, le CAPA d’aujourd’hui, lui, n’est plus du tout le même que celui des années 80. Il a changé, évolué, il est devenu dynamique. Cela pourrait et devrait sembler normal mais en réalité, ça ne l’est malheureusement pas. Trop souvent, on voit des centres de formation professionnelle ou d’autres projets d’aide au développement qui ne modifient pas leur orientation de départ et qui, même après des décennies, offrent toujours le même enseignement et, parfois, perpétuent même les échecs. La volonté et l’aptitude du CAPA au changement est l’une de ses caractéristiques même s’il n’en a pas toujours été ainsi. Le chemin vers le renouvellement fut long et semé d’embuches mais finalement, tous les obstacles ont été surmontés. Un regard en arrière nous montre que l’évolution du CAPA s’est faite en plusieurs phases, des étapes qui n’étaient de loin pas planifiées mais qui se sont inscrites dans le processus naturel d’une évolution. Durant les dix premières années qui ont suivi sa fondation, en 1982, le CAPA était un centre de formation formelle comme il en existait des centaines à cette époque. Apprendre un métier à un jeune était, certes, une noble et bonne intention mais les efforts déployés à cet effet n’étaient pas tellement payants et présentaient des résultats plutôt modestes. Dès 1992, le CAPA a cherché de nouvelles voies, stimulé par un soutien externe. Cette phase de recherche, d’expérimentation et de réorientation a duré plusieurs années et a été marquée par des blocages dus aux résistances internes. C’est seulement à partir de l’an 2000 que la nouvelle conception a commencé à déployer 34

ses effets et que le CAPA a travaillé dans ce sens en toute autonomie. Aujourd’hui, le CAPA est montré en exemple. Serait-il devenu un modèle si on en avait fait un objectif de départ ? Le CAPA des années 80: formation formelle et peu de succès L’histoire du CAPA commence comme celle d’autres centres de formation avec des formations formelles en mécanique, menuiserie et couture. On voulait donc que les jeunes apprennent un métier et on pensait qu’une formation scolaire était le meilleur moyen d’y parvenir. Inspiré de ce qui se faisait à l’école secondaire, le programme de formation était essentiellement axé sur la théorie et comportait plusieurs matières de culture générale tels que le français, les mathématiques ou la géographie. Or cette partie du programme, seuls ceux qui avaient un certain bagage intellectuel pouvaient la suivre et ils n’étaient pas nombreux. L’enseignement était conduit de manière frontale. Personne ne s’était soucié de définir des objectifs de formation ni de faire participer les jeunes de façon active aux cours et encore moins d’associer d’autres acteurs à l’élaboration du programme. Du côté des formateurs du CAPA, ils n’étaient pas sélectionnés en fonction de leurs compétences et de leurs capacités mais sur la base de leur relation avec l’Eglise. Il leur suffisait de connaître un membre influent pour se voir intégrés dans le corps enseignant. „C’était typique de la structure de la CBCA de l’époque“ dit Vital Mukuza, l’actuel directeur du CAPA. „Pour l’Eglise, le CAPA était le lieu où elle installait ses membres au chômage. C’est ainsi que de 1980 à 1990, six directeurs se sont succédés alors qu’ils n’avaient pas les pré-requis pour ce poste et encore moins les connaissances nécessaires dans le domaine de la formation professionnelle.“ La longueur de la formation, un contenu essentiellement théorique de l’enseignement et, pour couronner le tout, des formateurs incompétents et démotivés ont sérieusement porté préjudice aux apprenants. Parmi ceux qui avaient terminé la formation, la plupart se tournait vers l’école secondaire et les quelques autres tentaient de s’en tirer tant bien que mal avec le métier qu’ils avaient appris ou en empruntant une tout autre voie. Les coûts de cette formation professionnelle de type formel étaient 35

disproportionnés par rapport aux résultats. Il est arrivé, à l’époque, que le CAPA dispose d’un budget d’environ 200 000 DM (autour de 100 000 euros) pour une formation de trois ans – sans y inclure les salaires de deux coopérants. Avec un tel budget, en 1986-1987, on n’avait formé que 21 jeunes ! Sur ces 21 jeunes, 16 avaient rejoint l’école secondaire. Cela signifie qu’il ne restait que 5 jeunes que l’on pouvait vraiment considérer comme des finalistes de la formation professionnelle. Or, en faisant un calcul basé de manière très généreuse sur les 21 jeunes, on arrive à un coût de 9 800 DM (à peu près 4 900 euros) pour une place de formation. Mais pour être conséquent, il ne faudrait prendre en compte que les 5 finalistes restants. Résultat: on arrive à la somme vertigineuse de 41 400 DM (environ 20 000 euros) pour la formation d’un individu  ... et cela dans un pays en voie de développement ! A ce propos, le CAPA dit aujourd’hui avec regret: „La formation n’était qu’un but en soi et ce qui pouvait en découler n’intéressait pas les responsables de l’époque. Pour remplir son mandat, le CAPA se contentait de former les jeunes. Ce qu’ils devenaient après, personne ne s’en souciait.“ La transition vers une nouvelle conception : résistance au changement Le tournant s’amorce au début des années 90. Un coopérant du Service Outremer (DÜ aujourd’hui intégré à l’EED) qui a dirigé le CAPA de 1988 à 1993 commence sérieusement à s’interroger sur l’efficacité de la formation proposée par le CAPA. Au terme d’un sondage qu’il effectue auprès d’anciens sortants, il se rend compte qu’il n’y a pratiquement pas de finalistes qui travaillent réellement comme artisans. En 1991, il insiste alors pour réorganiser la formation et la réduire de trois à deux ans. A son initiative, l’année suivante, un séminaire de cinq jours est mis en place afin de revoir la formation de fond en comble. Ces journées sont financées par DÜ et animées par FAKT, un bureau d’étude allemand proche des Eglises qui est spécialisé entre autres dans la formation professionnelle. Pour la première fois, les résultats et les faiblesses du passé sont systématiquement examinés, mis en lumière, questionnés. Au terme de ces cinq jours, on arrive 36

à la conclusion que l’apprentissage doit être doté d’objectifs, que la formation doit être davantage tournée vers la pratique et qu’un suivi des sortants doit être assuré. On décide également que les finalistes du CAPA deviendront des « multiplicateurs », autrement dit que ces jeunes avec brevet ou certificat formeront à leur tour ou qu’ils encourageront leurs proches à se former, surtout en milieu rural. A l’avenir, on devrait aussi donner la possibilité aux artisans de la ville de se recycler. Quant à la formation formelle, elle devrait passer peu à peu à une approche non-formelle. Par ailleurs, le CAPA doit se doter d’un conseil d’administration composé entre autres de membres compétents venus de l’extérieur. Ce séminaire est le point de départ d’une réorientation qui, en apparence, est acceptée par tous les protagonistes. A vrai dire, l’Eglise (en tant qu’entité responsable du CAPA) ne voit pas d’un bon œil ce nouveau départ tout comme plusieurs collaborateurs du Centre. Ce défi ou plutôt ce changement qui soudain s’impose en destabilise plus d’un, au moment où chacun est confortablement installé dans la routine d’un enseignement bien formaté. Or on le sait, ici ou ailleurs le changement fait peur. Les enseignants ne peuvent pas s’imaginer remplacer les cours de culture générale par davantage de cours techniques et pratiques, certains se voient déjà au chômage. De son côté, l’Eglise s’oppose à ces nouveautés qu’elle ressent comme une menace. Un Conseil d’administration est bel et bien créé mais, contrairement à ce qui avait été recommandé, il est majoritairement composé de membres de l’Eglise. On trouve alors des prétextes pour ne pas s’engager dans cette voie de réformes notamment par crainte qu’un soulèvement du corps enseignant attire l’attention de l’Etat qui, dès lors, lancerait ses services de surveillance aux trousses des responsables du CAPA. Autre prétexte avancé: on craint que la qualité de la formation soit moins bonne et que de toute façon le certificat délivré au terme de cette formation revue et corrigée ne soit pas reconnu par l’Etat. En réalité, l’Eglise avait peur de perdre son influence et certaines prébendes. Les résistances à l’encontre de cette réorientation suscitée de l’extérieur étaient très grandes. “Notre CAPA doit rester tel qu’il est“ disaient alors certains responsables de l’Eglise. „Que ceux qui ont ces nouvelles idées aillent les tester ailleurs, mais pas chez nous !“. Le directeur de l’époque, Fidèle Ndivito, avait été lui aussi menacé: „Nous 37

t’avons choisi pour diriger une école dont le système a fait ses preuves. Si tu ne veux plus la diriger ainsi, comme tous les autres centres de formation, alors tu peux démissionner et créer un CAPA fictif où tu veux.“ Ce sont les mots que le directeur s’entendait dire dans les coulisses mais  que personne n’exprimait ouvertement, par peur de voir les fonds en provenance de l’étranger remis en question. Le mécontentement du personnel tout comme les menaces directes exprimées par des représentants de l’Eglise mettaient le directeur sous forte pression. Il se retrouve rapidement entre le marteau et l’enclume car les partenaires étrangers attendent les changements. Comme un lointain partenaire occidental est moins menaçant que l’entourage immédiat, les changements amorcés finissent par rester des paroles en l’air. En Allemagne, on pense alors que la réorientation est en cours mais, sur place, elle ne se concrétise pas. Expérimentations et timides progrès: le CAPA avance à tâtons Durant les années qui ont suivi l’impulsion donnée de l’extérieur à une réorientation, aucun changement de taille n’a pointé à l’horizon. Toutefois, le directeur a osé explorer de nouvelles pistes, du moins celles qui n’allaient pas irriter les représentants de l’Eglise. Il s’agissait en fait d’activités complémentaires et non pas de véritables changements sur l’essentiel de la formation. C’est ainsi que le milieu rural fut l’objet d’une attention particulière et que des modules de recyclage furent proposés aux artisans, avec succès. Mais en 1993, alors que le pays traversait des turbulences politiques, le conseiller étranger de DÜ quitta le Zaïre. Les réformes furent gelées. Au Nord, l’EZE (aujourd’hui l’EED) suivait l’évolution du CAPA qui, selon des rapports, paraissait assez positive, même si le Centre n’était pas aussi dynamique qu’on le souhaitait. A ce moment-là, l’EZE décide de reconduire le financement d’un programme de trois ans avec toutefois une condition: que la planification de ce programme soit accompagnée d’un consultant extérieur. Et ainsi fut fait. En 1995, le CAPA bénéficie de l’accompagnement d’une consultante de FAKT. Mais une fois encore, il faudra attendre plusieurs années avant de pouvoir véritablement parler de réorientation. 38

On l’a vu, le temps qu’allait prendre la mise en œuvre des réformes avait été totalement sous-estimé ; la mission d’accompagnement et de consultation décidée en 1995 allait, elle aussi, durer des années. Peu à peu, on se rendit compte que le soutien extérieur jouait un rôle important, entre autres parce qu’il apportait une caution aux réformes. En 1997, le CAPA décida de ne plus recruter pour la formation en menuiserie qui devait être supprimée l’année suivante. Pourquoi ? Parce que la réflexion issue du séminaire de 1992 avait tout de même laissé des traces: la formation devait être clairement conçue avec le souci de l’après-formation, autrement dit le CAPA devait s’assurer que ses formations trouvent de réels débouchés sur le marché et répondent véritablement à une demande. Dans le cas de la menuiserie, il était devenu évident qu’il y avait pléthore de menuisiers à Bukavu alors que la demande était faible. Le fait de continuer à former des menuisiers ne leur aurait pas procuré un emploi rentable et, pire encore, ces « nouveaux arrivés » sur le marché auraient encore diminué la marge de revenus de ceux déjà installés. Suite à ce constat, le CAPA suspendit cette formation et redirigea notablement son offre vers le recyclage des menuisiers. Le recyclage des artisans devenait une partie importante des activités du CAPA. Pour cela, il fallait imaginer une approche modulaire orientée strictement selon les besoins des artisans. Les idées de cette orientation ont favorisé les changements de l’ensemble de la formation proposée par le CAPA: il fallait désormais que les matières aient un lien étroit avec la profession enseignée, que la pratique occupe davantage de place et que des objectifs clairs soient fixés. Le fait de se dédier davantage au recyclage des artisans comporte cependant un revers imprévu: on se rend compte rapidement que les formateurs du CAPA ne sont pas suffisamment qualifiés face à des artisans dont le niveau de connaissances est le même et parfois supérieur à celui des formateurs. Et le CAPA commence à réfléchir à la manière dont ses formateurs pourraient améliorer leur technicité. A la même époque, d’autres activités du Centre sont réévaluées suite à de surprenantes constatations. Le CAPA se rend compte, par exemple, qu’il a indirectement contribué à favoriser l’exode rural. Un comble pour cette organisation qui voulait développer les compétences en milieu rural ! Pour ce faire, et à ses débuts, le CAPA avait eu l’idée de former des artisans issus du milieu rural , si possible mariés 39

et d’un certain âge; une fois formés, pensait le CAPA, ils rentreraient à la maison avec leur brevet et transmettraient leur savoir aux jeunes des villages. Mais cette stratégie, pourtant judicieuse, n’a pas donné les résultats escomptés: après deux ans passés à la ville, seuls quelques-uns sont retournés au village. Le CAPA a alors décidé de rendre la formation des jeunes « mobile ». Il est parti à la recherche des finalistes qui étaient rentrés chez eux et leur a proposé de les appuyer pour aménager et équiper leur atelier à condition qu’ils deviennent ensuite formateurs. Les artisans locaux qui le souhaitaient pouvaient aussi se recycler. La présence renforcée du CAPA en milieu rural l’a amené à élargir ses activités. En ce temps-là, les femmes souhaitaient se former et c’est ainsi que le CAPA leur a proposé des activités génératrices de revenus. Elles allaient pouvoir se former à la couture, au crochet, au tricot, au tissage ou à la fabrication de beignets et autres préparations culinaires. Un poste avait été créé pour assurer le suivi des finalistes et pour les conseiller lors de leur insertion socioprofessionnelle. Ce poste a finalement profité aux femmes. Toutes ces activités adressées aux femmes était bien accueillies par l’Eglise dont le but, en créant le CAPA, avait été précisément de venir en aide aux jeunes filles et aux femmes. Par la suite, la consultante externe de FAKT a fait d’autres suggestions comme par exemple d’étudier le marché afin de voir quelles occupations pouvaient vraiment rapporter quelque chose aux femmes mais le CAPA ne s’est pas vraiment engagé. De même, la proposition de réduire la durée de l’apprentissage de couturière de deux à un an n’a pas été retenue. Or pour beaucoup de femmes, une formation de deux ans était trop longue compte tenu du peu de temps que leur laissait leur charge familiale. Il leur fallait une formule qui leur permette d’avoir rapidement des revenus. Avec le maintien d’un apprentissage de deux ans, seul un tiers des apprenantes terminait sa formation. Malgré cela, les responsables du CAPA ne voulaient pas entendre parler d’une seule année de formation. Une fois de plus, le directeur se retrouvait en mauvaise posture. D’un côté la consultante recommandait d’écourter la formation et, de l’autre, il était confronté à l’opposition de la cheffe du Secteur, persuadée que la couture ne pouvait pas s’apprendre en si peu de temps. Comme il fallait satisfaire le partenaire du Nord et ne pas mettre en danger l’argent qu’il versait généreusement, on a fait croire que la for40

mation de couturière avait été réduite de moitié alors que la formule de deux ans était toujours en vigueur. Le changement n’avait pas eu lieu. Sans en avoir l’air, les résistances persistaient malgré quelques modifications et améliorations. Ce n’est que des années plus tard que le nouveau directeur a imposé une formation plus courte, démontrant aux plus récalcitrants qu’une solide formation de couturière était tout à fait réalisable en une année. „A l’époque, on sous-estimait l’influence de la durée de la formation“ se souvient Vital Mukuza. „Une longue formation attirait peu de candidates et celles qui s’y lançaient étaient vite démotivées et n’allaient pas jusqu’au bout. Le fait de réduire la formation, à cette époque-là, était devenu plus intéressant et a attiré plus de candidates qui, cette fois, terminaient leur apprentissage.“ Décisions courageuses et réformes drastiques: le changement commence à porter ses fruits Tout juste une décennie après le passage de l’assistant technique de DÜ dans le Centre, un autre changement décisif se produit en novembre 1999  ; il ouvrira un chapitre important dans l’histoire du CAPA et facilitera la réforme avec l’arrivée d’un nouveau directeur. Bien que très jeune, Vital Mukuza a déjà longuement collaboré à plusieurs titres avec le CAPA, entre autres comme comptable puis comme bras droit du directeur. Encouragé par son ancien patron, Vital Mukuza s’est formé et spécialisé dans les questions financières. Soucieux de l’efficience, il est le premier à pointer du doigt les frais fixes de l’école, frais qualifiés de trop élevés. Mais, le problème, c’est qu’il s’agit des frais de personnel. Quelques années plus tôt, la consultante externe avait fait remarquer qu’une partie des formateurs du CAPA recevait un plein salaire pour quelques heures d’enseignement hebdomadaire. Le nouveau directeur en tire donc les conséquences. Son but est d’offrir une bonne formation à un coût raisonnable et il prend des mesures drastiques afin d’assainir le budget du personnel. Il faut dire que certains formateurs n’étaient pas seulement surpayés mais également peu qualifiés et peu motivés. Deux d’entre eux étaient même soupçonnés d’avoir détourné de l’argent. Le directeur met alors un terme aux contrats fixes et ne 41

garde comme collaborateurs à plein temps que ceux qui ont de bonnes compétences et qui montrent une certaine loyauté envers l’institution ainsi qu’une volonté de mettre en œuvre des réformes. Aux autres collaborateurs, il adapte leur salaire à leurs heures effectives de travail ou les licencie. Des mesures de ce genre ne sont évidemment jamais bienvenues. Pas étonnant dès lors que le nouveau directeur ait dû faire face à la haine contenue des personnes concernées. Il aura fallu trois ans pour que ce climat empoisonné se dissipe et que les intrigues, reproches et menaces s’atténuent. En prenant cette courageuse décision, le directeur a posé les bases d’un développement positif. Avec le recul, on constate clairement que la réforme du personnel s’est révélée fondée, justifiée et efficace. Dans l’optique d’améliorer la qualité de la formation, la réforme prévoyait également de prendre des formateurs venus de l’extérieur et de les rémunérer sur la base d’honoraires. Les résultats de cette politique sont éloquents: les coûts ont diminué alors que simultanément la qualité de la formation s’est sensiblement améliorée. Les candidats désormais se bousculent pour obtenir une place. Efficacité et efficience sont les maître-mots du nouveau directeur. C’est pourquoi de plus en plus de formations sont transformées en modules; cette forme flexible d’enseignement convient parfaitement à l’idée de faire appel à des formateurs extérieurs qui peuvent ainsi facilement mettre leurs compétences au service de la formation. Dans sa volonté d’obtenir des résultats, le nouveau directeur n’hésite pas à réduire la durée des formations. En 2000, la formation de mécanicien passe à 15 mois et celle de menuisier et de couturière à 12 mois chacune. Inutile de dire que le nombre d’apprenants augmente immédiatement: tous secteurs confondus, il y a 72 sortants en 2002 alors qu’ils n’étaient que 22 en 1998 ! Cette formation désormais devenue courte, flexible et modulable est mise en place à un moment où elle répond à un réel besoin: elle attire des personnes qui veulent rapidement s’en sortir - en ces temps de guerre - ou se recycler pour s’assurer des marchés. Un jour, des femmes frappent à la porte du CAPA et émettent le souhait inhabituel d’apprendre à fabriquer des tables et des chaises afin d’assurer un revenu à leur famille. Pas de chance, le CAPA vient de suspendre la menuiserie. Faut-il tout de même renvoyer ces femmes ? Le CAPA n’a-t-il vraiment pas une solution à leur apporter ? 42

Oui il en aura, car des femmes qui expriment elles-mêmes le souhait d’apprendre un métier dit « d’homme », ça ne se refuse pas ! Le CAPA a donc formé ces 22 femmes dont 12 ont terminé leur formation et se sont installées. Le boom du coltan des années 2000-2002 produit un essor économique qui se traduit vite par des signes extérieurs de richesses: maisons, voitures et biens de luxe déferlèrent sur la région. Entre 1999 et 2001, à Bukavu, les statistiques recensent 1112 maisons construites et 700 nouveaux véhicules enregistrés, des chiffres exorbitants pour la région. Ce marché qui soudain explose ne tarde pas à devenir problématique pour les artisans: on leur demande des compétences qu’ils n’ont pas. Mais le CAPA est attentif, prêt à s’adapter car son nouveau mode de faire lui permet de réagir rapidement à la demande d’artisans qui cherchent un recyclage technique. Dans le secteur de la mécanique qui est de plus en plus sollicité, le CAPA admet un plus grand nombre de jeunes apprenants. Le CAPA a également proposé aux maçons de se recycler car ceux-ci avaient constaté que leurs compétences ne répondaient plus aux exigences du marché. Quelques années plus tard, le CAPA ajoutera une nouvelle branche à sa palette de formations: la maçonnerie. Preuve du succès de sa réorientation, le CAPA bénéficie d’une excellente réputation qui ne cesse de grandir. Après les tensions qui ont marqué les premières années de la nouvelle direction, les collaborateurs s’adaptent au nouveau style du directeur et ils n’ont plus peur des changements. Les fruits du changement : diversité, demande et réussite La dernière phase de développement du CAPA, en lien avec ce livre, se situe entre 2002 et 2008, phase qui a porté les fruits que le CAPA récolte actuellement et qui lui permettent de dire fièrement : « Nous avons réussi ! » Du moins jusqu’ici car un tel processus ne se termine jamais. C’est donc durant cette période que les profondes réformes ont réussi: la diversification de l’offre de formations, l’adaptation flexible de la durée des formations, la formation résolument orientée vers les besoins et le marché, la prise en considération ciblée des groupes en situation difficile. Comme le CAPA est devenu de plus en 43

plus connu, les autres centres de formation professionnelle et les organisations internationales ont commencé à s’intéresser à lui. Son rôle de modèle s’est dessiné de jour en jour. Ce n’est que maintenant que le CAPA met systématiquement en pratique sa nouvelle conception, tout juste 10 ans après en avoir esquissé les contours. Les réussites de ces dernières années sont aussi le résultat de la reprise énergique des rennes du CAPA par le directeur. Interlocuteur intransigeant, les responsables conservateurs de l’Eglise ont dû le prendre au sérieux malgré leurs craintes des réformes. Les responsables de l’Eglise ont pu voir finalement que la nouvelle conception n’était pas une simple théorie mais qu’elle était au service de la population. Pour preuve : le nombre de personnes formées et recyclées a sensiblement augmenté, une réussite qui apportait aussi une certaine renommée à l’Eglise. En 2002, une étude de milieu et sondage de marché menée dans les quartiers populaires de Bukavu à l’instigation de la consultante externe a permis d’identifier les besoins locaux et de choisir les formations qui y répondaient le plus précisément possible. Cette enquête, tout comme la conscience grandissante d’adapter la formation aux besoins du marché, ont amené le CAPA à diversifier son offre. Aux trois métiers qui ont été offerts pendant 20 ans s’ajoutent aujourd’hui plus de 40 nouvelles options telles que la maçonnerie, la maroquinerie, la savonnerie, la gastronomie, la production de sucre, la fabrication de guitares ou l’informatique. Qu’est-ce que la fabrication de guitares a à voir avec la formation professionnelle en Afrique ? L’histoire qui va suivre est aussi intéressante qu’inhabituelle car elle montre que le CAPA a bien observé le marché et que sa conception flexible profite à tout le monde. « Je connaissais Monsieur Mugomoka depuis mon enfance » raconte le directeur du CAPA, Vital Mukuza « Son histoire est longue et mouvementée. C’est un véritable inventeur ! Il avait entendu un instrument inhabituel à la radio et à partir de là, il a cherché à le recréer et c’est chez lui, tout seul et avec ses quelques outils, qu’il a mis au point la première guitare  électrique congolaise. Quand j’étais jeune, dans notre paroisse, je

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jouais avec une guitare qui portait le nom de Mugomoka. C’est un inventeur et artiste qui n’est pourtant pas très doué pour valoriser et commercialiser son talent. Il fabriquait des guitares mais avait toujours de gros problèmes avec l’organisation, la production, les taxes et les délais de livraison. Alors quand j’ai été nommé directeur du CAPA, en 1998, j’ai saisi cette chance et lui ai proposé de travailler chez nous. A vrai dire, j’avais vite remarqué que la fabrication de guitares était une option de formation intéressante car dans toutes les paroisses –et elles sont nombreuses – quelqu’un joue de la guitare et beaucoup de jeunes s’intéressent à la musique. Donc j’ai offert à Monsieur Mugomoka le soutien et la sécurité dont il avait besoin et, en échange, il formait nos jeunes de manière informelle, comme s’il s’agissait d’un atelier privé. Il a trouvé que cette offre était correcte et finalement nous en avons tous profité. Aujourd’hui l’atelier de guitare s’est agrandi et il occupe cinq personnes. La demande de guitares continue et depuis 2002, nous avons vendu 348 instruments dont 296 guitares électriques et 52 modèles de guitares sèches. Sur les 23 jeunes formés, 21 peuvent aujourd’hui subvenir à leurs besoins. »

La recherche de nouvelles approches et de nouvelles formules de formation professionnelle est désormais systématique. Le CAPA a complètement intégré la logique selon laquelle il faut observer le marché et rester en lien avec l’entourage social – une condition fondamentale pour maintenir l’évolution du développement. Les diverses branches de formation sont offertes et lorsque la demande se tarit, elle sont suspendues. Et c’est bien là que réside la réussite du CAPA : dans cette capacité à combiner différents systèmes de formation en fonction des besoins observés sur le terrain. Ainsi, ceux et celles qui veulent se former ont le choix entre la formation-apprentissage structurée et deux autres formules: un apprentissage informel auprès du CAPA ou un apprentissage dans un atelier privé suivant un « modèle coopératif ». Le premier signifie que l’on peut faire une sorte d’apprentissage au CAPA à la place d’une formation plus structurée, comme si le CAPA était un atelier privé. Dans ce cas, la formation est orientée essentiellement vers la pratique. Quant à la durée, elle est déterminée par les besoins et les possiblités de l’apprenant. Cette formule a l’avantage de donner une chance à ceux et celles qui n’ont pas les pré-requis comme des analphabètes qui ne peuvent pas suivre la théorie ou des démobili45

sés qui ne veulent pas la suivre. Le modèle coopératif qui s’inspire du système dual offre la possibilité aux ateliers privés de faire participer leurs apprentis aux cours théoriques dispensés par le CAPA. Ce modèle coopératif est très efficace en ce qui concerne l’insertion socioprofessionnelle. Le CAPA fonctionne aujourd’hui avec un pool de 46 formateurs dont 21 employés fixes et 25 qui travaillent selon les besoins. Toute information qui permettrait d’engager des forces vives est la bienvenue étant donné que le CAPA tient à soigner la qualité des ressources humaines ! Ce sont souvent les apprenants ou leur famille qui les signalent au CAPA. Les liens que le CAPA entretient avec la population et sa participation se sont avérés payants. Cette politique participative se pratique aussi à l’interne et va très loin : les apprenants peuvent évaluer les formateurs. En Afrique, c’est une révolution ! Car cette pratique transgresse plusieurs règles séculaires: un jeune n’évalue pas un adulte, des élèves ne jugent pas leur enseignant et, dans le système scolaire africain, il est inimaginable que des apprenants participent à des réflexions qui généralement sont réservées à la hiérarchie. La nouvelle conception de formation dont la durée et le contenu ont été adaptés aux besoins a entraîné une demande en constante progression. Le nombre de candidats augmente au point de surcharger la capacité d’accueil du CAPA et cela au moment où d’autres centres sont à moitié vides ou doivent même fermer leurs portes. Le CAPA ne fait aucune sorte de publicité et ne «  vole  » pas les apprenants des autres centres (comme le disent certains jaloux). La renommée du centre est sa meilleure publicité. La bonne réputation d’une école professionnelle, dans une région en crise de surcroît, ne dépend pas seulement d’une bonne formation technique (comme celle qu’offrent certainement beaucoup de ces centres) mais également de ce qui est faisable, de ce qui est demandé et de ce qui est utile aux hommes et aux femmes qui la suivent. En 1988, le CAPA comptait 42 apprenants, 59 en 1998 et 665 en 2008. En tant qu’institution religieuse qui, malgré les contrariétés et les résistances internes, est toujours restée fidèle à son objectif de départ, le CAPA continue de s’adresser à un public défavorisé. A ceux et celles qui n’ont pas accès aux longues et coûteuses formations que propose la plupart des autres cen46

tres. Le succès a fait fondre les résistances de l’Eglise qui, aujourd’hui, reconnaît le sens et le but de la réorientation du CAPA et le soutient pleinement. Le CAPA est devenu une organisation qui tire des leçons de ses erreurs et qui s’adapte aux changements du contexte socio-économique. Il est considéré comme un modèle par les écoles et les centres de formation de la région. En 2002, des représentants de l’UNESCO sont venus au Kivu afin de mettre en place un processus de réformes dans les centres de formation professionnelle et ils ont été très étonnés de voir que le CAPA les avait déjà en quelque sorte « dévancés ». Aussitôt, le CAPA a été activement soutenu par l’UNESCO et tous deux ont travaillé ensemble à l’élaboration de modules pour une formation professionnelle non-formelle. Cela a incité le CAPA à organiser un symposium en 2005 avec tous les centres de formation du Kivu qui par la suite, s’est formé en un réseau de vingt-et-un centres, le RECEF. Aujourd’hui, le CAPA propose des formations et perfectionnements aux formateurs des autres centres et est devenu leur interlocuteur de référence.

Voici le témoignage du coordinateur pour la formation professionnelle de l’UNESCO PEER, M. James Wamwangi, sur la collaboration avec le CAPA: «  La grande majorité des jeunes du Congo, en particulier du Kivu, ont connu une vie difficile en raison de la guerre et des déplacements de populations. Le nombre des déplacés à l’intérieur du pays est terriblement élevé. Beaucoup de ces jeunes n’ont pas eu la possibilité d’aller à l’école pour apprendre à lire et à écrire ou de faire une formation afin de pouvoir gagner leur vie. Ils ont été un certain nombre à rejoindre les milices parce qu’ils pensaient que c’était leur seule alternative. Le CAPA est l’une des institutions les plus importantes du pays qui s’est donné pour tâche d’aider les jeunes à se former dans les divers métiers répondant à la demande du marché. En plus des formations telles que la menuiserie, la mécanique auto, la couture ou l’informatique, le CAPA a également introduit la fabrication de guitares ou la sculpture sur bois qui sont importants pour le maintien de l’héritage culturel de la musique, de la danse

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et de l’art. La réputation du CAPA repose en particulier sur la qualité des formations qu’il offre ainsi que sur la discipline qui règne parmi ses apprennants et ses collaborateurs. Cela a permis aux finalistes de très bien faire leurs preuves dans le monde du travail. A travers son offre de programmes scolaires et de matériel destiné à la formation professionnelle ainsi qu’au perfectionnement des formateurs, l’UNESCO PEER se réjouit de s’associer au CAPA pour permettre à de jeunes Congolais de pouvoir se former et, ainsi, améliorer leur vie. Le travail remarquable qu’effectue le CAPA nécessite un plus grand soutien financier et matériel afin qu’aujourd’hui et demain encore davantage de jeunes puissent se former. »

Au fil des ans, l’Etat a peu à peu remarqué le travail du CAPA. Du temps de Mobutu et au plus fort des guerres, les autorités congolaises étaient quasiment absentes alors qu’elles étaient pourtant responsables de l’éducation et de la formation professionnelle. Résultat : avec un corps enseignant qui n’était plus rémunéré, l’enseignement a chuté. Mais cette absence des autorités n’a pas eu que des effets négatifs : le Ministère de l’éducation ne se mêlant pas de ce qui se passait dans les écoles, celles-ci ont pu agir à leur guise, ou presque. Le CAPA a tout de même eu des problèmes lorsqu’il a voulu transformer une formation de type formel en un système non-formel, voire informel : l’Etat ne voulait pas reconnaître les certificats délivrés. On pensait qu’il était impossible de former quelqu’un en un an et encore moins en six mois étant donné que les centres de type formel proposaient des formations de trois ou quatre ans. Si la plupart du temps beaucoup de centres se montrent obéissants, le CAPA, lui, a courageusement continué sur sa voie afin de prouver à l’Etat que ses certificats étaient tout à fait valables. Pour le démontrer, il a organisé un jury régional composé de formateurs issus du système formel. Face à ce jury, des finalistes du CAPA se sont soumis à une sorte d’examen et, finalement, le jury a dû admettre que le niveau et la qualité de l’enseignement du CAPA étaient à la hauteur. Aujourd’hui, le CAPA est non seulement reconnu pour la qualité de ses formations mais il est aussi devenu un partenaire de l’Etat qui participe à l’élaboration de la politique de formation professionnelle. 48

6. Le CAPA en 2008 – un aperçu La cible du CAPA : les catégories de personnes en formation dans la session 2007-2008 Groupe cible Homme Femme Total Les jeunes déscolarisés 166 122 288 Les filles mères 19 19 Les femmes abandonnées 12 12 Les enfants des rues 12 12 Les orphelins 27 24 51 Les personnes vivant avec le VIH 01 11 12 Les sourds-muets 07 08 15 Les démobilisés de l’armée 53 53 Les femmes et filles violées 21 21 Les pygmées 11 4 15 Les artisans en recyclage 123 44 167 400 265 665 Exigences d’entrée / d’admission :





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Pas d’exigences formelles : l’organisation étant très flexible, les différentes formules de formation s’adaptent aux différentes catégories de personnes. Pour l’admission à la formation-apprentissage «  structurée  » (toutes les formations autres que les informelles et les modules de recyclage) dans l’enceinte du CAPA, on sélectionne selon deux critères : la motivation du jeune les perspectives d’exploitation du métier après la formation (objectif auto-emploi, appui des parents) La participation au coût de la formation est une exigence. Il y a deux options, selon la catégorie des candidats : payement au comptant des frais ou « payement par la production » (services et/ou ouvrages au cours de la formation en faveur du CAPA). 49

Les filières et métiers :

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Métal: mécanique auto, débosselage et peinture, ajustage soudure, menuiserie métallique, charpenterie métallique, conduite auto, rebobinage moteurs, éléctricité auto Bois: menuiserie, ébenisterie, charpenterie, garnissage des meubles, sculpture, machinage du bois Terre & Habitat: maçonnerie, briqueterie, tuilerie, ferraillage, coffrage, carrelage, plomberie, vitrage, peinture Textile: coupe et couture, teinturerie, crochetage, broderie Cuir: maroquinerie, cordonnerie, tannerie Musique: fabrication de guitares, montage amplificateurs Art culinaire & gastronomie: cuisine, pâtisserie, production de sucre Coiffure Savonnerie Informatique: logiciels, maintenance Audiovisuel: prise de vues, montage Imprimerie Maritime: navigation, arrimage, maintenance de moteurs

Orientation à l’emploi

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Formation selon la demande / les besoins : du marché: observation du marché et études sectorielles pour l’identification des besoins réels du marché de la population: enquêtes et sondages auprès de la communauté en ville ainsi que du milieu rural pour identifier les besoins locaux en produits et services

Les catégories de formation : Formation-apprentissage dans l’enceinte du CAPA Apprentissage dans les ateliers et chantiers Qualification des apprentis des finalistes du CAPA Formation des groupements féminins en milieu rural

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La durée de la formation : 1 – 24 mois 1 – 12 mois Selon besoin Selon besoin

Recyclage et perfectionnement :

Le recyclage des artisans urbains et ruraux Qualification des artisans (remise à niveau) Formation continue à la carte pour des ouvriers d’entreprises

10 – 60 heures 10 – 90 heures Selon besoin

Approches et pédagogie appliquées :



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La formation-apprentissage et le recyclage des artisans se font sous forme modulaire. La formation se fait par objectifs : ce que l’apprenti sera capable d’exécuter doit être connu d’avance. Tout type de formation se fait de façon participative et interactive. Importance particulière à la formation pratique, compléments théoriques selon le cas. Pour la formation-apprentissage : stages dans des ateliers en ville. Recyclage des artisans : les artisans expriment des besoins spécifiques, les modules sont issus des lacunes décelées dans l’exploitation des métiers. Les artisans participent au choix du module et au choix du Formateur.

Les formateurs 

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21 formateurs à plein temps Pool de 25 formateurs à base d’honoraires Politique de «  proximité  »  : utilisation de formateurs issus du même milieu que les personnes à former (maîtres artisans, finalistes, démobilisés…)

Mesures d’accompagnement / préparation à l’auto-emploi:

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accompagnement psychosocial des personnes traumatisées en formation (les jeunes démobilisés, les femmes et filles violées, les enfants orphelins, les personnes victimes du VIH). Gestion artisanale pour l’auto-emploi Facilitation de l’épargne en vue de l’insertion socioprofessionnelle / l’auto-emploi : payement de 10% du travail des apprentis, crédité sur un livret d’épargne 51

La gamme des titres décernés :

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Attestations Certificats Brevet d’aptitude professionnelle

Insertion socioprofessionnelle des finalistes :



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Pour la formation-apprentissage, l’insertion est vue comme un processus intégral qui doit se faire avant, pendant et après la formation : Avant la formation: sélection des jeunes motivés, contrat de formation en vue des dispositions d’exercice de métier, engagement des parents ou tuteurs Pendant la formation: approches pédagogiques visant le renforcement de la personnalité, éducation à l’autogestion, préparation à l’auto-emploi, épargne pour l’installation Après la formation: appui-conseils pour l’installation, la consolidation en petite entreprise ; des appuis matériels pour certains cas.

Activités annexes du CAPA :

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Sensibilisation de la jeunesse en formation contre le VIH/SIDA. ’’CAPA-SPORT’’ par deux équipes de football, une féminine et une masculine, qui livrent en moyenne 6 matchs le mois. Renforcement des capacités pédagogiques et techniques des formateurs du CAPA et d’autres Centres par les sessions de formation et les visites d’échanges d’expériences. Information du public par rapport à l’apprentissage des métiers pour l’auto-emploi : émissions à la radio. Participation à la protection et la restauration de l’environnement pour les exploitants ruraux de l’argile: techniques de production, énergies alternatives, reboisement.

Stratégie de multiplication / politique active de réforme :

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Symposium et colloques Echange d’expériences en approches de formation professionnelle entre Centres de formation locaux et régionaux Formations de courte durée pour les membres du RECEF (réseau des centres de formation)

7. Quelles sont les réalisations du CAPA? Dans le domaine de l’aide au développement comme ailleurs, on pense avant tout en termes de chiffres dès lors qu’il est question de mesurer des résultats. C’est compréhensible et fondé dans la mesure où les énormes problèmes des pays en voie de développement incluent aussi cette notion de quantité, de masse. Mais si les chiffres ont effectivement une signification, ils ne disent cependant pas tout. En considérant rétroactivement les effets de l’aide au développement de l’Eglise allemande, on constate que les chiffres relatifs à la formation professionnelle ont gagné en signification à partir du moment où l’on a pris conscience que le système en vigueur n’allait pas pouvoir résoudre le chômage massif des jeunes. Pendant au moins deux décennies, la formation professionnelle des pays en voie de développement s’est déroulée dans le cadre d’écoles secondaires techniques et la logique de l’aide au développement de l’époque consistait avant tout à leur mettre à diposition des enseignants avant tout techniciens. Les conditions d’entrée étant particulièrement exigeantes, l’accès à ces écoles était forcément limité d’autant plus qu’elles étaient onéreuses et pas du tout adaptées au marché. En fin de compte, elles ne produisaient qu’une poignée de finalistes par année. Si l’on regarde les statistiques du CAPA, on comprend tout de suite les problèmes du passé. Sans prendre en compte l’apprentissage informel et les autres activités de formation informelle, on constate que le CAPA a formé (à travers une formation-apprentissage structurée) 235 jeunes entre 1982 et 2000, soit 13 sortants en moyenne par année. Les résultats de cette nouvelle orientation sont éloquents : depuis la réforme, ce ne sont pas moins de 1023 jeunes qui ont été formés entre 2000 et 2007, soit 146 par année... c’est-à-dire onze fois plus ! (Tableau 3) Les chiffres dont on vient de parler se réfèrent uniquement à la formation-apprentissage structurée mais, avec les autres approches et formules de formation, ces chiffres atteignent une autre dimension : 53

le CAPA peut être fier d’avoir formé 5537 personnes tout au long de ses 25 ans d’existence (formation : 3846, recyclage : 1691). Cependant, ce sont les dix dernières années qui se taillent la part du lion avec 90% de personnes formées. L’augmentation du nombre de jeunes formés n’est pas le seul résultat du CAPA. La diversité des métiers dans lesquels on peut se former ou se perfectionner s’est considérablement accrue ; on est très loin des trois secteurs des débuts, à savoir la mécanique auto, la menuiserie et la couture. Aujourd’hui la palette s’est élargie à 13 secteurs qui englobent 49 métiers, spécialisations ou activités annexes. Tout le monde en sort gagnant : les jeunes trouvent ici de quoi répondre à leurs aspirations, la population et l’économie locale y gagnent dans la mesure où de nouveaux produits apparaissent sur le marché et les services sont de meilleure qualité. La réussite, qu’est-ce que c’est ? Le CAPA a fait du beau travail. Mais qu’est-ce que c’est exactement une réussite ? Qu’est-ce qui différencie un projet réussi d’un projet moins réussi ? Dans un souci constant de mesurer concrètement le travail effectué dans le cadre du développement (ou de le rendre visible), les critères de réussite ont passablement changé ces dix dernières années sur le plan international. A ce stade, une brève chronologie de cette évolution s’impose. A ses débuts, l’aide au développement considérait qu’un projet était réussi à partir du moment où les activités planifiées avaient été suivies à la lettre et les prévisions de rendement réalisées. A l’époque, ce « rendement » avait valeur de réussite. Dans le cas de la formation professionnelle, cela voulait dire par exemple que l’on avait construit une école où l’on formait un nombre bien précis d’apprenants. Au fil du temps, le critère de l’efficience est venu se greffer au rendement. On se demandait de plus en plus si les moyens utilisés étaient raisonnablement proportionnels aux résultats. Et de se poser cette question  : pouvait-on vraiment parler de réussite quand une école avait besoin d’un énorme budget pour ne produire qu’une poignée de finalistes ? 54

Ensuite, on a commencé à parler d’efficacité. On ne se contentait plus de rendement ou de budget mais d’objectifs: étaient-ils atteints ou pas ? En l’occurrence, il s’agissait de savoir si les apprenants avaient le bagage nécessaire pour intégrer la vie active. Par la suite, la pertinence a occupé une place toujours plus grande dans la réflexion. Et d’évoquer des principes : est-ce que l’on peut vraiment apporter une solution aux problèmes d’un groupe cible avec ce que l’on propose ? Est-ce que la formation conduit réellement un jeune vers l’emploi ? Aujourd’hui, ce sont les mots « effets » et « impact » qui se sont imposés dans les discussions et qui orientent l’évaluation des projets. L’appréciation de l’aide au développement est donc devenue beaucoup plus exigeante. On se demande désormais ce que le rendement apporte au contexte général, on se demande également si ce que l’on réalise apporte une réelle différence et si cela change quelque chose dans la vie des groupes cibles. Quelle portée la formation professionnelle a-t-elle sur le chômage des jeunes  ? Est-elle stimulante pour l’économie ? Réussi-t-elle à atteindre les pauvres ? Offre-t-elle aussi une chance aux jeunes filles ? Ce qui a été exposé dans le chapitre précédent montre que le CAPA peut faire bonne figure face à toutes ces questions : on s’adresse à des groupes difficiles et on forme un nombre significatif de personnes qui, à travers leur formation, trouvent une activité qui leur permet d’améliorer concrètement leurs conditions de vie. Le travail du CAPA se démarque également en ce qui concerne la performance, la pertinence, la qualité ainsi que les effets qu’il a produits. Plus de 5000 personnes ont été formées ou recyclées : 90% des formés subviennent à tout ou partie de leurs besoins et le recyclage a permis aux artisans d’élever leur niveau de vie. La population rurale, les pauvres et autres groupes marginalisés ont obtenu un accès à la formation. Les femmes formées ont davantage confiance en elles et sont mieux reconnues par la société. Quant aux jeunes ex-combattants, leurs nouvelles activités ont facilité leur réintégration. Par ailleurs, le CAPA peut être fier d’avoir réussi à réduire drastiquement le coût de ses formations. Dans le chapitre 5, on relate le fait que, dans les années 80, une seule place de formation coûtait 9 800 DM (autour de 4 900 euros) à l’institution et atteignait même la som55

me astronomique de 41 400 DM (environ 20 000 euros) en ne tenant compte que du nombre des (vrais) finalistes. Aujourd’hui le CAPA peut afficher des comptes d’un tout autre ordre. Avec un budget de 212 500 euros, il a formé 536 personnes en 2007 et 665 en 2008 (sans compter le suivi des anciens sortants). Au final, le coût de la formation par personne a donc été réduit à 396 euros en 2007 et à 319 euros en 2008. En plus des nombreux résultats et effets de l’action dynamique du CAPA, on peut aussi souligner d’autres effets indirects. Sa contribution à la réforme de la formation professionnelle de toute la région, l’impulsion qu’il a donnée au secteur artisanal en orientant ses formations selon les besoins du marché et sa contribution à l’enrichissement du marché avec de nouveaux produits. Enfin, contributions essentielles sur le plan sociopolitique, les formations au CAPA ont redonné de l’espoir à la population. La réintégration réussie des démobilisés constitue un élément important pour la consolidation de la paix. A chacun et à chacune une réponse adéquate Il était une fois huit maçons, des pères de famille âgés qui, un jour, se sont présentés dans les centres de formation professionnelle de Bukavu. Leur souhait ? Pouvoir se perfectionner. Ils voulaient que cette formation ne leur prenne pas plus de quelques semaines, deux mois au maximum, une requête à laquelle personne ne répondit favorablement. «  Certains centres n’avaient tout simplement pas de secteur maçonnerie » rapporte Vital Mukuza, le directeur du CAPA « et d’autres ne pouvaient pas imaginer former des gens en dehors des programmes établis. Le directeur d’une école dont la formation de maçon durait (et dure encore) quatre ans ne les accepta pas non plus mais leur conseilla d’aller voir au CAPA. Nous avons écouté ce qu’ils voulaient et, en fonction de leurs besoins, nous leur avons dit que nous allions élaborer une formation spécialement pour eux à condition qu’ils soient au moins huit à suivre les cours sinon le cours serait trop cher. Sans tarder, les maçons sont allés à la recherche de confrères et finalement, quinze maçons ont pu se perfectionner en trois mois. Inutile de dire qu’ils étaient très contents ! Plus tard, nous 56

avons appris le pourquoi de leur demande  : ils avaient trouvé un marché très prometteur mais pour pouvoir obtenir ce marché, il leur fallait le certificat de contremaître. » Qui d’autre aurait pu leur donner ce qu’ils voulaient, eux qui étaient devenus des maçons à travers un apprentissage informel ? Cet exemple met en évidence l’une des forces du CAPA  : sa capacité à adapter ses formations aux besoins des gens, autrement dit sa souplesse. Les formations que proposent les écoles professionnelles sont généralement standardisées, soit parce qu’elles se conforment aux critères de l’éducation nationale, soit parce qu’elles ne sont jamais remises en question. Ces formations sont destinées à des jeunes entre 16 et 25 ans, des hommes pour la plupart. Elles durent souvent deux ou trois ans et elles sont chères. De plus, des conditions préalables d’entrée sont exigées comme par exemple une certaine formation scolaire. Comme les centres se trouvent pratiquement tous en ville, ce ne sont que les citadins qui les fréquentent. Beaucoup de gens n’ont pas accès à la formation professionnelle car ils n’entrent pas dans les critères cités plus haut : ils sont trop âgés, ils viennent d’un milieu rural, ils sont scolairement trop faibles, ils sont trop pauvres ou tout simplement parce que femme ! Grâce à une approche flexible, le CAPA a permis à ces gens d’accéder à une formation professionnelle. Rien ne doit freiner quelqu’un qui veut apprendre et lorsque c’est possible, on cherche une solution. C’est ainsi que le CAPA a assuré le recyclage de 1600 artisans urbains et a formé quelque 600 apprentis « sur le tas » dans divers métiers ; il a également proposé de petites formations pour des activités génératrices de revenus à plus de 400 femmes (en milieu rural pour la plupart). A cette liste s’ajoutent encore 1500 apprentis des anciens finalistes du CAPA que ce dernier va qualifier dans leurs ateliers.  (Voir tableaux) Comme on l’a vu dans d’autres chapitres, des groupes particulièrement difficiles et fragiles ont pu se former au CAPA : des orphelins, des enfants soldats, des ex-miliciens, des mères célibataires, des enfants des rues, des personnes vivant avec le VIH et des femmes violées... au total au moins 500 personnes. (Tableau 9)

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Formation en temps de crise et de guerre La question de savoir quels effets génère ou devrait générer l’aide au développement est fondamentale mais elle l’est encore davantage lorsque cette aide est fournie à des régions qui connaissent des troubles, des crises ou des guerres. Ici, il s’agit de la vie à l’état brut, de changements rapides, d’espoirs en l’avenir, de reconstruction durable de la paix. Une formation doit offrir aux jeunes les aptitudes et les compétences qui leur permettent de gagner leur vie, un objectif qui, en lui-même, est exigeant. Cela oblige à avoir une approche globale  qui intègre plusieurs aspects: le contenu de la formation, le marché, la personnalité de l’apprenant, son milieu social et le soutien à fournir après la formation. Dans une région en crise, ces objectifs sont plus exigeants, plus difficiles et plus risqués. Quelle formation faut-il proposer dans un contexte sociopolitique en ruine ? Quel soutien offrir à des hommes et des femmes dont l’existence a été brisée ? Quel avenir faut-il dessiner à des filles et des femmes qui ont été violées pendant la guerre ? Quels espoirs donner à des jeunes dont l’âme a été réduite en morceaux par des abus de pouvoir ? Que peut-on proposer à d’anciens combattants inquiets et exigeants ? Le CAPA a réussi ce tour de force aussi exigeant qu’acrobatique. Malgré les crises et les guerres qui durent depuis plus de 15 ans, il a mis en place des formations adaptées à la situation et aux besoins, une souplesse qui lui a permis de rester debout. Travailler dans des conditions infernales relève du miracle, miracle qui en réalité s’appelle motivation, détermination et courage. Laissons de côté le miracle pour retenir le constat que les résultats sont en fait les conséquences de ces facteurs. Aucune réussite n’est parfaite Il ne serait pas honnête de raconter une réussite sans évoquer les difficultés, les obstacles et les erreurs qui l’ont jalonnée. Or de nombreuses organisations pensent pouvoir éviter de parler de telles aspérités dans leurs magnifiques statistiques publiées sur le papier glacé de leurs brochures. Cependant, il n’existe aucune réussite parfaite tout 58

simplement parce qu’il n’existe pas de vie parfaite. Si l’on évite de parler des erreurs, c’est souvent par peur de passer pour incompétent ou de ne pas être crédible aux yeux des donateurs. Le paradoxe, c’est que pour prouver la crédibilité, on utilise un argument qui n’est pas crédible : le succès total. Les donateurs et même les bailleurs de fonds préfèrent souvent s’illusionner et ne vérifient pas ce succès total, peu vraisemblable. Si personne n’a le courage d’aborder les échecs ouvertement, tout le monde restera dans l’illusion d’avancer, tel le hamster dans sa roue. Chaque projet, chaque organisation, chaque institution doit se battre avec des difficultés. Montrer comment on a surmonté des obstacles est aussi important et même davantage que de montrer comment on a réussi. C’est pourquoi ce livre va volontairement parler d’histoires qui présentent des aspérités, qui n’ont rien à voir avec des réussites bien lisses et brillantes. Il veut raconter sincèrement le déroulement de la réalité telle qu’elle est, avec ses succès et ses échecs. Tout autre démarche ne serait pas utile. Si les réussites sont nombreuses au CAPA, il n’en a pas toujours été ainsi et aujourd’hui, tout n’y est pas parfait. On l’a vu plus haut, il lui a fallu du temps pour donner davantage de pertinence à la formation, pour produire des impacts. Encore aujourd’hui, il y a tout de même des faiblesses comme l’approche genre ; les collaborateurs du CAPA, pourtant parfaitement motivés, n’arrivent pas encore à gérer ce concept de façon autonome qui repose essentiellement sur les épaules d’une personne, à savoir le directeur. Autre faiblesse : l’Eglise, en tant qu’institution, n’a pas encore bien compris que de bons collaborateurs ne sont pas des figurines que l’on déplace à sa guise comme sur un échiquier. Nous aborderons ces aspects dans les chapitres suivants mais, pour l’heure, il est important ici de rappeler que personne ne doit craindre les obstacles et les erreurs car les obstacles sont surmontables et les erreurs aident à tirer des leçons.

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Le quotidien en temps de crise et de guerre Les chapitres précédents décrivaient le contexte sociopolitique du Kivu, le développement du CAPA et esquissait les réussites de cette institution. Il sera question ici des effets de ce travail, des facteurs de réussite et des obstacles, des défis et du développement à venir. Mais tout d’abord, il est important d’avoir une idée de ce que signifie le fait de vivre dans un contexte de crise et de guerre car les collaborateurs du CAPA sont aussi des habitants du Kivu. S’ils apparaissent toujours comme les acteurs du développement, ils portent en eux leur vécu, leur famille, leurs peurs et leur destin. L’actuel directeur du CAPA, Vital Mukuza, 39 ans, décrit ici son quotidien et les blessures que ce quotidien a laissés au cours de ces 18 dernières années. On verra que le mot « quotidien » perd son sens habituel car dans une région comme le Kivu, plus rien n’est ordinaire – mis à part le malheur qui frappe les gens. « Je suis l’aîné d’une famille de 9 enfants. Mon père est un chef de village. Jusqu’à l’âge de 20 ans, j’ai mené une vie paisible et prospère car ma famille possédait un cheptel et des plantations et elle bénéficiait d’une bonne réputation. Je rêvais de grandes choses dans la vie, d’un emploi décent, de responsabilités de haut rang et d’une aisance matérielle. Le malheur, jusque-là, m’avait épargné. En 1990, c’est le premier choc ! Les plantations familiales de quinquina sont brûlées par des inconnus et le reste est anéanti par une maladie appelée ‘’ phytophtora’’. Ce drame a bien sûr affecté nos revenus et m’a renforcé dans l’idée d’exceller à l’école étant donné que mes parents attendaient de moi que je redresse la situation financière de la famille. En 1991, lors du pillage généralisé par les militaires de Mobutu dans les différentes villes du pays, le magasin familial géré par un cousin est systématiquement pillé. Les économies que mes parents avaient placées dans une coopérative subissent l’inflation qui réduit à néant l’économie du pays. L’inflation vertigineuse a réduit à 3 vaches un montant épargné qui jadis en valait 67. A cause de cette déroute, je n’ai pas pu poursuivre mes études à Kinshasa comme le souhaitaient mes parents. Le traumatisme dû à cette perte de biens est encore vif au sein de ma famille. En 1992, lors des révoltes du peuple contre la dictature de Mobutu, j’ai

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perdu une année académique déclarée blanche sans rien faire. Cette année-là, nous allions vivre d’autres drames : deux oncles et quatre cousins sont morts après le naufrage de leur pirogue. Peu après, c’est un oncle qui a péri lors du crash d’un avion non loin de notre village. En 1994, j’ai été traumatisé pas l’arrivée de milliers et milliers de Rwandais sur le territoire congolais, notamment à la vue de montagnes d’hommes morts de maladies et de faim. A Kabira, mon village, 40 000 réfugiés ont été installés à moins de 1000 m de nos habitations. L’arrivée massive de cette population a entraîné des mutations sociales et environnementales  tels que le déboisement systématique, le viol des femmes et la flambée des prix des denrées alimentaires. J’étais à Bukavu au moment de la guerre dite de libération d’octobre 1996. Là, j’ai vu périr 29 personnes de mon quartier dont 22 jeunes qui patrouillaient sans savoir ce qui arrivait. C’est un film macabre qui ne s’effacera jamais de ma tête. En 1996, la famille est de nouveau mise à genoux lorsque des réfugiés rwandais s’emparent de notre cheptel. En deux jours, nous avons perdu 79 bœufs et 146 moutons. Mes propres animaux (19 bovins et 42 moutons) sur lesquels je comptais pour mon avenir ont également disparu sans autre forme de procès. Le 22 décembre 1996, je me souviens avoir retrouvé 5 de mes vaches entre les mains de soldats à Nyabibwe à 100 km de Bukavu. Exigeant de pouvoir reprendre ce qui m’appartenait, les soldats nous ont détenus 9h durant en nous menaçant de mort. Nous nous sommes enfuis et avons parcouru 45 km à pied dans la forêt avant de rejoindre notre village. Le 17 février 1997, les bombes larguées sur Bukavu par le gouvernement Mobutu sous prétexte de déloger les rebelles tombent à 200 m de ma maison, décimant sous mes yeux les six enfants d’un couple qui était parti au marché. En date du 2 août 1998, alors que les Congolais reprenaient espoir après la chute du dictateur Mobutu, la deuxième guerre a éclaté et allait durer cinq ans avec son lot incalculable d’événements malheureux. Aujourd’hui, les plaies ne sont toujours pas cicatrisées. Comment oublier les pillages des réfugiés qui embarquaient même les meubles pour se faire du feu ! Et la seule voiture du CAPA réquisitionnée par les militaires. Et les miliciens Mai Mai qui ont violé des femmes et tué des gens sous mes yeux. Ce sont de tristes souvenirs qu’il ne faut plus jamais revivre.

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La vie étant parsemée de bons et mauvais moments, la période du boom du coltan m’a apporté une petite consolation même si elle a pérennisé la guerre. C’était une période où les hommes pouvaient s’endormir pauvres et se réveiller riches. Les quelques transactions effectuées pour acheter et revendre du coltan m’ont permis de me construire une maison. En septembre 2001, pendant que le monde pleurait les victimes du World Trade Center aux Etats-Unis, nous pleurions 2 cousines disparues dans le naufrage du bateau Musaka dans le port de Goma. En 2005, le 13 juin, des bandits armés font irruption dans ma maison et me dépouillent de tous mes biens y compris de l’argent qui ne m’appartenait pas et que je continue à rembourser aujourd’hui. Ce jour-là, les quatre armes braquées sur ma tête et les coups dont les cicatrices sont encore visibles m’ont aidé à braver la peur et à renforcer ma foi en Dieu le Protecteur. Si le CAPA n’a cessé de prospérer sous ma direction, cette évolution m’a coûté beaucoup d’ennuis. Par exemple des jalousies qui m’ont valu trois empoisonnements dont le dernier, en 2006, a gonflé mon pied au point de ressembler à celui d’un éléphant. En 2008, ce sont l’eau, l’air et la terre qui s’attaquent à mes familiers. Nous perdons un beau-frère dans le crash d’un avion à Goma alors que deux demi-frères se noient avec une équipe de football et leurs supporters : au total 39 morts. Comme si cela ne suffisait pas, c’est un cousin qui meurt dans un accident de la route, cousin avec lequel j’étais en affaires. C’est maintenant, au moment de répertorier les événements de ma vie que je me rends compte d’avoir vécu davantage de pire que de meilleur. Le seul élément qui m’aura aidé à affronter ces événements, c’est le fait d’être pleinement occupé par mon emploi au CAPA car étant submergé par les tâches quotidiennes, je n’ai pas le temps d’intérioriser les situations vécues. Nous espérons que la main protectrice de Dieu continuera à veiller sur nous bien que l’ordre et la paix soient encore loin d’être rétablis dans notre région. »

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8. Une formation adéquate entraîne le changement Une formation adaptée au marché et aux besoins des gens est pertinente et a des effets qui vont au-delà d’un certificat ou d’un diplôme. Ils changent la vie des bénéficiaires. Chang en est désormais persuadé: «Je suis né dans une famille pauvre » raconte Chang « nous vivions des travaux des champs et de la vente de manioc. Depuis que je me suis formé à la briqueterie, j’ai réussi à bâtir ma maison et acquérir une camionnette pour le transport des produits agricoles de Kalehe à Bukavu. Dès lors, ça m’a valorisé dans le milieu et désormais je suis respecté car je scolarise mes enfants, je prends en charge les soins de ma famille et j’ai réussi à investir dans une plantation d’eucalyptus en pensant à l’avenir » La formation, et tout ce qu’il a pu en faire, a changé la vie de Chang. Parce que la fabrication de briques répondait à une demande précise du marché, Chang a pu se constituer un solide revenu. Comme beaucoup d’autres, il a pu bénéficier de la formation mobile mise en place par le CAPA. De la survie à un solide revenu Le CAPA a formé environ 4000 personnes à des activités artisanales, nombre qui n’inclut pas les artisans recyclés. Un sondage effectué par le CAPA a démontré que le 90% des personnes qui y ont acquis des connaissances et aptitudes peuvent subvenir à leurs besoins totalement ou au moins partiellement. (Tableau 10) Vivre, dans un pays riche, signifie avoir un bon travail, une vie de famille harmonieuse, un épanouissement personnel, du plaisir et de belles choses à s’offrir. Dans les pays en voie de dévelopement, vivre signifie pour les plus démunis pouvoir satisfaire le minimum vital : manger, se loger, accéder aux soins médicaux et à l’éducation. D’où les effets positifs d’une formation et d’un métier : presque tous les 63

anciens sortants du CAPA  ont pu scolariser leurs enfants, améliorer leur alimentation et accéder plus facilement aux soins médicaux. (Tableau 2) Vivre, dans les pays pauvres, signifie aussi trop souvent survivre. Orphelins, sans-terre, malades, femmes abandonnées par leur mari, tous se retrouvent vite au-dessous du seuil de pauvreté, à l’instar de Justine, aujourd’hui âgée de 26 ans : « J’allais encore à l’école quand les problèmes ont surgi dans notre famille. Mon père a pris d’autres femmes et a divorcé de ma mère. Nous étions totalement abandonnées et il fallait trouver de quoi vivre. Deux ans après, ma mère est morte et notre oncle nous a récupérées, moi et ma petite sœur. Tout est devenu difficile : manger, s’habiller, tout. Je ne pouvais plus étudier car j’avais des maux de tête très forts. Qu’est-ce que je pouvais bien faire ? J’avais toujours aimé la coiffure et je me souviens qu’à 10 ans, je coiffais mes amies et les adultes. Mais mes parents ne voulaient pas que j’en fasse mon métier, ils voulaient que j’aille à l’école. Puis j’ai entendu dire qu’on pouvait se former au CAPA et que quelqu’un comme moi pouvait aussi y apprendre un métier. C’est ce que j’ai fait en 2006. Présentement, je suis dans un salon où je travaille comme coiffeuse pour ma survie et celle de ma petite sœur. » Les familles qui ont juste le minimum vital s’en sortent plus ou moins mais, en fin de compte, elles manquent toujours de quelque chose : elles font deux repas au lieu de trois, elles ne vont pas à l’hôpital mais au dispensaire et seule une partie des enfants peut aller à l’école. C’était le cas de Monsieur Augustin : « Comme je n’avais pas eu la chance de faire des études, je faisais un peu de commerce. Même si ce n’était pas très rentable, j’en ai fait pendant 10 ans. J’étais vendeur de carburant le long de la route qu’on appelle souvent ‘’Kadafi’ ’. Après, je suis entré dans la police mais je ne parvenais pas à satisfaire les besoins de ma famille. Alors un ami m’a parlé de la maroquinerie mais comme il dépensait tout son argent en boisson et en aventures, j’avais peur et croyais que cela m’arriverait aussi si j’exerçais ce métier. Finalement j’ai appris ce métier et obtenu mon brevet d’aptitude professionnelle au CAPA où j’ai même été inséré pendant deux ans. Maintenant j’ai mon propre atelier et je forme d’autres personnes. J’ai découvert que je peux bien vivre avec ce métier de maroquinerie que j’envisage d’apprendre aussi à l’un de mes enfants. » 64

L’exemple d’Augustin montre qu’une formation manuelle permet de se sortir d’une existence précaire. La comparaison avec les salaires qu’offre l’Etat congolais est éloquente : un soldat touche environ 30$ par mois, un enseignant 60$ alors qu’un menuisier peut facilement gagner 150$ mensuels. Un artisan bien formé et en phase avec les besoins du marché peut même dégager un revenu encore plus élevé. (Tableau 11) Un sondage réalisé auprès d’une centaine de finalistes a montré que le revenu moyen des hommes se monte à 102$ (55$pour le revenu le plus bas, 141$ pour le plus haut) Chez les femmes, la moyenne est de 77$ (46$-100$) La force du CAPA réside précisément dans l’accompagnement, dans le suivi : il prépare les sortants à s’installer à leur compte et les aide à y rester durablement. C’est ce suivi qui fait qu’ils sont capables de gagner plus que la moyenne des gens. Synergie entre formation professionnelle et secteur artisanal – un bienfait pour tout le monde Cet homme de 62 ans était débosseleur, autrement dit un carrossier un peu particulier. Buromu avait appris à réparer des tôles froissées, un art dont il avait le secret. Lorsque des voitures accidentées arrivaient au CAPA, c’est à Buromu que l’on faisait appel. Il y avait toujours des jeunes qui le regardaient travailler et qui voulaient être formés par lui. Comme il était compétent dans son métier, le CAPA a inclu ce « formateur non-diplômé »  dans son pool, un titre dont il était fier mais qui ne le satisfaisait pas totalement. Il s’est inscrit au CAPA dans la section « auto-école » afin de réaliser son rêve : obtenir son permis de conduire ! Après cela, Buromu a décroché son certificat professionnel faisant de lui le plus âgé des apprenants dans les annales du CAPA. L’exemple de Buromu est davantage qu’une petite et sympathique histoire. Trop souvent, on estime que certaines personnes sont réticentes à une formation ou qu’elles seraient trop âgées. On se trompe. En faisant preuve d’ouverture et en ayant de l’estime pour les individus de tous milieux, on peut multiplier les Buromu. Dans les faits, la formation des artisans est un domaine difficile qui n’apporte pas toujours les résultats escomptés. Quand on travaille de65

puis longtemps dans le développement de l’artisanat en Afrique, on sait à quel point il est pénible de pousser les artisans à améliorer leurs connaissances. Plusieurs facteurs expliquent cette réticence  du côté des artisans : l’absence de prise de conscience, la fierté personnelle ou encore l’expérience professionnelle jugée suffisante. Quant aux organisations qui encouragent la formation, leur façon d’approcher les artisans n’est pas toujours appropriée et leur offre de formations est rarement « à la carte » C’est là où la logique du CAPA est intéressante  : contrairement à d’autres, son but premier n’est pas de « promouvoir l’artisanat » mais d’être à l’écoute des artisans en répondant à leurs demandes très précises. Un débosseleur rêve d’avoir un permis de conduire  ? Pas de problème, le CAPA lui offre la possibilité de l’obtenir. Un menuisier veut apprendre le garnissage d’un fauteuil ? Le CAPA fera le nécessaire. Plus de 1600 artisans ont ainsi bénéficié d’un recyclage grâce auquel ils ont amélioré connaissances et niveau de vie (Tableau 6). Les artisans sont aussi prêts à payer ces formations. Une telle formule ciblée aura un impact car l’artisan mettra sûrement en pratique ce que luimême a demandé, surtout s’il a investi de l’argent dans une formation dont il est sûr que l’application de ses connaissances lui rapportera des bénéfices. La démarche de Pierot et Emmanuel en est l’illustration. Pierot est un jeune homme intelligent et plein de talents qui travaillait comme aide-maçon sur les chantiers. Parce qu’il était très doué, on lui confiait souvent des tâches généralement réservées aux maçons sans pour autant adapter son maigre salaire. Un jour, il a décidé de s’inscrire au CAPA et, grâce à sa détermination, il est devenu contremaître. Aujourd’hui, il gagne 150$ par mois, il s’est acheté un terrain et a enfin pu se marier. L’histoire d’Emmanuel est semblable : lui aussi aide-maçon, il ne voyait pas comment son travail allait lui permettre de vivre décemment et il s’est tourné vers le CAPA. Aussi déterminé que Pierot, Emmanuel a vu son revenu passer de 50 à 200$, salaire qui lui a permis de s’acheter une voiture de seconde main. Conscient de l’importance de la formation, Emmanuel a envoyé tous ses petits frères au CAPA. Avec un CAPA capable de répondre promptement à des besoins ciblés, les artisans n’hésitent pas à saisir les opportunités du marché. 66

Ce fut le cas après la hausse du prix du coltan à la fin des années 90, minerai qui allait offrir une richesse inattendue à beaucoup d’habitants du Kivu. De plus, ce boom allait entraîner une demande de biens de luxe parmi lesquels figuraient des meubles de salon. Le problème, c’est que bien peu de menuisiers connaissaient le garnissage, à Bukavu, car la demande jusque-là avait été rare. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le CAPA trouve un tapissier Burundais vivant à Bukavu et, aussitôt, met en route cette formation de garnissage. Et très vite les menuisiers ont gagné de petites fortunes ! Si le CAPA n’avait pas réagi aussi rapidement, les menuisiers auraient passé à côté de cette précieuse opportunité que leur offrait le marché. Le fait d’intégrer des formules informelles tels que l’apprentissage ou des cours de très courte durée dans un système de formation a eu encore un effet de plus : la valorisation du secteur artisanal . Certains se demanderont peut-être s’il n’est pas tout simplement évident qu’un centre de formation professionnelle contribue à valoriser l’artisanat. Cela pourrait être le cas si les écoles professionnelles, en Afrique, étaient conçues dans ce but. Malheureusement, elles ne le sont pas, du moins pour la plupart d’entre elles parce que du côté des responsables comme du côté des élèves, on préfère une formation scolaire axée sur la culture générale, sorte d’ersatz à un système éducatif lacunaire. Dans la majorité des pays africains, les métiers artisanaux ne sont pas valorisés et rares sont les personnes qui empruntent fièrement cette voie-là. On ne recherche pas d’abord à pratiquer un métier mais à obtenir un diplôme scolaire au terme d’un cursus conçu par des enseignants en général issus d’écoles polytechniques ou parfois de l’université. A l’opposé de cette vision, le CAPA pense métier quand il dit métier. Apprenants, apprentis et artisans  entrent et sortent du CAPA sans qu’il y ait une réelle différence entre eux. Le CAPA ne parle pas de ses « élèves » mais de ses « apprentis » - chose impensable dans d’autres écoles. Autre caractéristique de taille du CAPA : de vrais artisans font partie du corps enseignant. Tous ces éléments réunis font du CAPA une institution aussi authentique que convaincante. Et ce n’est pas tout : les artisans comme les apprentis peuvent acquérir matériel et outillage dans le magasin que le CAPA a ouvert dans ces murs. En plus, le CAPA collabore avec des organisations locales de soutien à l’artisanat, pour épauler les artisans et défendre leurs in67

térêts comme par exemple les protéger devant les taxes et impôts arbitraires ou leur offrir aussi la possibilité de parler de leurs problèmes par le biais d’une émission radiophonique organisée et financée par le CAPA. Confiance en soi et dignité – comment la formation a changé la vie des femmes Il faut dire ce qui est : l’autonomisation (empowerment) des femmes et l’équité ne font pas partie des succès flagrants du CAPA, de ceux qui sautent immédiatement aux yeux. Comparés à ses autres réussites et à celles d’organisations qui se dédient entièrement à ce thème, les résultats du CAPA dans ce domaine sont modestes et discrets. Les raisons sont multiples, certaines sont inhérentes au CAPA, d’autres au contexte. Si nous développerons ces raisons dans un autre chapitre, nous pouvons toutefois mentionner que, en comparaison avec d’autres pays africains, les Congolaises sont semble-t-il plus difficilement considérées et acceptées comme des partenaires égales aux hommes. Vus de l’extérieur, certains des effets qui seront décrits ici paraîtront insignifiants alors que les personnes concernées les voient tout autrement. Tout dépend de la situation de la femme, de son rang social et de sa personnalité. Au CAPA, les réussites concernant les femmes sont souvent d’ordre vital, même s’il s’agit seulement d’un petit revenu ou « seulement » d’un peu plus de respect à leur égard. « Quand une femme apprend un métier ou même seulement une activité telle que le crochet, cela lui permet de gagner l’estime de son entourage » explique Pascal Munoka, l’un des anciens animateurs du CAPA qui a longtemps travaillé pour la CBCA dans le domaine du développement communautaire. «  Comme cette activité rapporte de l’argent, elle permet à la femme de rapprocher sa position de celle de l’homme. C’est un peu paradoxal car rares sont les hommes qui prennent vraiment leurs responsabilités de chef de famille, mais c’est comme ça. Une femme qui est capable de générer des revenus est mieux respectée par son entourage, par la société et, en particulier, par son mari. Si elle est célibataire, elle ne tardera pas à trouver un compagnon car elle sera plus « intéressante » aux yeux d’un homme qui sait que sa future épouse contribuera à l’argent du ménage. » 68

Le CAPA - Un centre de formation professionnelle qui pense métier quand il dit métier.

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Une formation professionnelle doit Au CAPA, cet

Atelier de soudure-ajustage et mécanique auto du CAPA Apprentis en débosselage

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être ancrée dans la pratique et la réalité. ancrage est visible.

Apprentis en sculpture Recyclage en garnissage de meubles: pour beaucoup d’artisans de Bukavu, cette nouvelle prestation a été une mine d’or.

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Mettre en lien le savoirAu CAPA, on peut aussi bien apprendre des métiers

Formation en informatique La formatrice Kagufa Matabishi avec des femmes qui appennent la cuisine

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faire d’hier et d’aujourd’hui. traditionnels que des activités nouvelles et modernes.

Abdou en train de rebobiner un transformateur Un apprenti en savonnerie

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Choix d’un métier – au Nord c’est une Peu d’écoles offrent une palette aussi large de

Mécanicien automobile, un métier de rêve pour beaucoup de jeunes Certains jeunes trouvent que la coiffure est plus intéressante que la technologie

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évidence alors qu’au Sud, c’est un luxe. métiers et de champs d’activités que le CAPA.

L’apprentissage de couturière – un métier toujours et encore préféré par les filles Elle a fait un autre choix.Un choix rendu possible grâce au CAPA.

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Un bon formateur ne se définit pas seulement pédagogique: maîtrise de la pratique, flexibilité et com

Une jeune fille qui apprend un métier dit d’homme est souvent découragée par son entourage. Il est important d’avoir des formateurs libres de préjugés. Désiré Zozo est formateur. Auparavant, il a vécu la vie dure des chercheurs d’or. De tels formateurs comprennent particulièrement bien les jeunes gens en difficultés.

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par ses compétences techniques et son habilité préhension de la jeunesses sont tout aussi importants.

Kavira Muteho, formatrice en couture, avec d’anciennes finalistes. Le CAPA prend très au sérieux le suivi de ses finalistes. Les ex-combattants ont des attentes élevées et n’hésitent pas à présenter leurs revendications – le directeur du CAPA, Vital Mukuza, en discussion avec quelques-uns d’entre eux.

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Connaître les besoins de la société et sonder école de métiers vers une formation plus

Fabrication de guitares au CAPA – les produits pour lesquels il y a une demande se vendent facilement. Lors d’une visite, le gouverneur du Sud-Kivu, Jean Claude Kibala, ne cache pas son enthousiasme lorsqu’il découvre la qualité des chaussures fabriquées au CAPA.

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les opportunités du marché conduisent une pertinente et, par conséquent, plus réussie.

Le magasin du CAPA vend du matériel aux artisans et aux finalistes à des prix préférentiels – cela leur permet de réduire leurs coûts de production. Une artisane apprend le garnissage de meubles. Grâce au système ouvert du CAPA, des femmes peuvent aussi profiter des opportunités du marché et des branches artisanales rentables.

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Originalité et ouverture – le CAPA est une école hors de 50 ou même 60 ans ? Et il fallait avoir l’idée de

Byamungu Mugomoka, artiste et „inventeur“ de la guitare électronique congolaise, est un homme extraordinaire et certainement l’un des formateurs hors normes du CAPA. Des bateaux et navires surchargés ont coûté la vie à beaucoup d’habitants du Kivu. La formation de matelot et de capitaine est une idée aussi originale que concluante du directeur.

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du commun ! Quelle école prendrait des apprentis fabriquer des guitares ou de former des matelots !

Le CAPA est ouvert à toutes les situations, même les plus particulières: après avoir été abandonnée par son mari, Josephine, 46 ans et mère de six enfants, a décidé d’apprendre la mécanique automobile.

L’âge ne joue aucun rôle au CAPA – c’est pourquoi Romain a encore la chance de pouvoir se perfectionner en menuiserie. 81

Les femmes peuvent faire bien plus de choses peuvent pas devenir menuisière,

Le CAPA voulait absolument garder Faraja comme formatrice car elle était une excellente soudeuse. Mais les Maltais voulaient aussi l’avoir et aujourd’hui, c’est là qu’elle travaille. Pour qui recherche l’insolite, il le trouve au CAPA: Nsimire, qui ici apprenait la soudure, est une religieuse du monastère de Bujumbura. Sa communauté l’a renvoyée plus tard au CAPA pour qu’elle apprenne la conduite automobile.

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que l’on croit ! Qui peut affirmer qu’elles ne serrurière ou mécanicienne ?

En apprenant la maçonnerie, Munguakonkwa devient ce qu’on appelle „un homme de l’art“ – ou ne faudrait-il pas plutôt dire à l’avenir: une femme de l’art? Rosette à la menuiserie. Pourquoi une femme devrait être un paquet de muscles pour devenir menuisière ? Les menuisiers non plus ne sont pas tous des hommes particulièrement costauds !

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Le CAPA – Un centre de formation qui garantit l’originalité et la diversité des métiers en ouvrant de réelles perspectives professionnelles.

Le CAPA – Il ne faut pas se fier à la beauté extérieure du bâtiment mais à ce qui se passe derrière les murs. Le personnel du CAPA (ici une partie des formateurs avec quelquesuns des responsables): une équipe compétente et variée, orientée vers la pratique et les réalités de la vie.

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La « valeur » de la femme mesurée à l’aune de sa capacité à gagner de l’argent - un tel argument ne semble pas être positif pour tout le monde ! Parler de « valeur marchande » fait naître un sentiment désagréable. Mais il ne sert à rien de se faire des illusions en pensant que l’on peut brûler les étapes d’une évolution indéniable. Vus autrement, ces changements représentent néanmoins un grand pas en avant : les capacités des femmes sont désormais visibles ! Quand on sait que beaucoup (trop) d’hommes au Congo pensent que les femmes n’ont aucune capacité, alors ce pas en avant représente une victoire non négligeable. « Mon mari me respecte beaucoup à cause de mon travail ; il n’a pas construit seul notre maison; il sait que ce serait honteux de me dire de sortir de la maison car il reconnaît que j’ai beaucoup contribué à sa construction » dit la finaliste Madame Pélagie. Voilà un autre effet quelque peu paradoxal : ne pas pouvoir être chassée par son propre mari ... est-ce un vrai acquis ? Pour beaucoup, c’est plutôt « un moindre mal » pour beaucoup. C’est pourtant le reflet de la réalité et montre une autre conséquence importante de la formation des femmes : elle renforce sa position dans le foyer et lui assure une meilleure protection. Un métier et une activité génératrice de revenus, on l’a vu, les met en valeur et renforce leur propre estime, même s’il est difficile de déterminer quelles sont les causes et quels sont les effets de ce phénomène. Certaines femmes retrouvent confiance en elles grâce à leur formation, indépendamment de ce que pensent leur mari et leur entourage. D’autres sentent que leur mari et leur entourage les respectent davantage à cause de la formation ; ceci permet alors à la femme de se respecter davantage elle-même. Plus confiantes, elles osent prendre part à la vie publique. Parfois, elles peuvent même se permettre le luxe de se chercher un homme au lieu de devoir prendre le premier venu. La jeune Lucienne raconte : « Du point de vue beauté, je ressemblais aux autres filles mais je ne trouvais jamais un fiancé sérieux car je voyais bien que la plupart des hommes voulait se jouer de moi. C’est ainsi que je suis devenue fillemère. Pendant ma formation au CAPA, des hommes respectueux ont commencé à me fréquenter et m’ont proposé un mariage religieux. Il y a une année, j’ai choisi moi-même un mari parmi les hommes qui me sollicitaient. Quand ils arrivaient dans mon atelier, ils croyaient 85

que je disposais de beaucoup d’argent et je suis persuadée que c’est grâce à mon métier que j’ai trouvé un mari. Dans ma famille, on ne m’invitait jamais car j’étais perçue comme une charge et donc inutile. Depuis que j’ai commencé à participer financièrement aux différents événements de la famille, je suis toujours invitée et quand je suis empêchée, les rencontres n’ont pas lieu ou sont reportées. » Certaines femmes arrivent à se faire une place ou osent s’aventurer en terres inconnues. C’est ainsi qu’au fil des années, le CAPA a accepté de plus en plus de femmes dans des branches qui jusque-là étaient réservées aux hommes. En tout, 43 femmes sont devenues menuisières, mécaniciennes, maçonnes, cordonnières, etc. Si beaucoup travaille dans leur nouveau métier, d’autres y ont renoncé après leur mariage soit parce qu’elles ne voulaient plus travailler soit parce que leur époux les en empêchait. Les femmes actives dans ces métiers représentent environ le 80% de l’ensemble des finalistes, un résultat réjouissant. Ces femmes ont-elles besoin d’une sorte « d’espace protégé » pour pouvoir survivre dans ces métiers à risques ? On pourrait le penser. Plus de la moitié des femmes qui pratiquent un métier dit d’homme sont employées au CAPA (cinq), ou par une Eglise (deux) ou encore par des ONG (cinq) ou ont des ateliers au sein d’une fédération artisanale (six). Quelles sont les femmes qui se lancent de pareils défis ? Leur histoire nous montre en tout cas que ce sont des femmes de caractère ou hors normes. Faida est l’une d’elles. Abandonnée à deux reprises parce qu’elle ne peut pas avoir d’enfant, elle se met à fréquenter un soldat qui l’emmène au front mais qui, ensuite, la laisse tomber. Faida reste six mois dans les rangs armés. De retour à Bukavu, elle décide d’apprendre la mécanique et se présente au CAPA. Aujourd’hui, elle est mariée, mère de deux enfants et a retrouvé une vie « normale ». Elle a un peu modifié son métier hors normes pour une Congolaise : elle conduit maintenant la voiture de son mari et quand sa situation familiale se dégrade, elle redevient une « femme hors du commun » et fait chauffeure de taxi. Nelly est une femme de caractère. Mère de deux enfants, elle venait d’être abandonnée par son mari lorsqu’elle a rencontré une formatrice du CAPA qui lui a parlé de la formation de couturière. Mais Nelly tenait à « faire la différence » comme elle dit: elle voulait devenir mécanicienne ! Après un stage à la brasserie de Bukavu, on lui a 86

proposé une place de réceptionniste, activité qu’elle a pratiquée pendant quelque temps avant d’exiger de travailler dans son domaine. Aujourd’hui, elle est toujours dans cette brasserie mais y occupe une place de mécanicienne. « Je ne sais pas par quel verbe je peux remercier le CAPA ! » dit Nelly en riant. Les femmes qui ont osé emprunter des chemins de traverse sont aujourd’hui devenues des modèles. Plusieurs d’entre elles forment à leur tour des apprenties. Comme il n’est pas rare de voir des jeunes filles préférer être formées par des femmes, ces femmes exemplaires voient leur rayonnement augmenter. Même si elles ne sont pas nombreuses, l’impact de leur rôle est très fort. La formation, un catalyseur pour le développement rural Grâce à son engagement, le CAPA a réussi un autre tour de force : la formation professionnelle en milieu rural, une démarche particulièrement difficile. Pourquoi ? Parce que le marché y est limité, la demande très pointue et la marge des prix étroite. De plus, comme il s’agit souvent d’une activité annexe pour les artisans, les jeunes ne peuvent pas se former et vont en ville où ils finissent par s’installer. Lorsque le CAPA a pris conscience de ce phénomène, il a fait en sorte de décentraliser la formation, notamment par le biais de ses anciens finalistes qui, tout en bénéficiant d’un perfectionnement dans leur propre atelier, pouvaient former des jeunes. Le CAPA a « inventé » la « formation mobile » bien avant que cette formule prometteuse n’entre dans les discussions d’autres organisations au niveau international. Cette formule a l’avantage de permettre aux artisans de continuer à se former et aux jeunes d’apprendre un métier dans leur région. Une population défavorisée accède ainsi à la formation et augmente ses chances d’améliorer son quotidien. Ceux et celles qui s’occupent de formation professionnelle et d’activités artisanales savent à quel point il est difficile de promouvoir la création d’emplois en milieu rural. A cela s’ajoute les circonstances de la guerre avec des combats entre milices qui ont fait du milieu rural un terrain très dangereux. Rien n’a freiné le CAPA : inlassablement, il a continué à travailler dans le milieu rural où les effets de ses réussites sont bien visibles. 87

Quels sont les effets du travail du CAPA sur l’emploi et les revenus, quel est son impact sur le milieu rural  ? Sont-ils très différents de ceux décrits dans le chapitre précédent ? Sur ce point on peut sans hésiter répondre par l’affirmative car ils ont une portée bien plus large que ce que l’on peut imaginer. La formation en milieu rural agit comme un catalyseur. Elle ne déploie pas seulement ses effets sur les individus et leur famille mais également sur les traditions et le mode de vie, sur les produits et les services, sur le marché en tant que tel, comme le démontrent de nombreuses évaluations et recherches effectuées par le CAPA. La formation professionnelle a déclenché une réaction en chaîne qui a entraîné l’amélioration de l’alimentation, des soins médicaux, de l’habitat et de la scolarité. Mieux nourrie et en meilleure santé, la population peut augmenter son rendement et, par conséquent, ses revenus ; qui pour s’acheter un véhicule, qui pour investir dans l’élevage. Un moyen de transport permet de multiplier les activités et les animaux deviennent un capital qui facilite le mariage (la dot représente en général 2 vaches, 12 chèvres ou 1000$). Grâce à ce mieux-être, des hommes et des femmes, auparavant pauvres, changent de statut et acquièrent une meilleure réputation.  Etre reconnu par la société, se tailler une bonne réputation est un fait tout aussi important pour des pauvres que de mieux gagner sa vie. Surtout pour les femmes dont les mérites peinent à être reconnus. Les paysannes ont peu de possibilités de montrer leurs aptitudes en dehors des tâches qui leur sont assignées, autrement dit elles peuvent difficilement prouver leur « valeur » car les traditions sont à tous égards solidement ancrées. Avec l’arrivée de la formation, même modeste, les femmes accèdent à plus d’autonomie. Par exemple, grâce à de simples beignets ! Oui, des beignets ont changé la vie de plus d’une femme. Il faut savoir que les beignets, au Congo, sont « le pain du pauvre » et que la crise a fortement augmenté la demande de cet ersatz de pain. Sans tarder, les femmes y ont vu une opportunité et en ont tiré profit. Idem pour les couturières. D’ordinaire, au village, on considère que la couture n’est pas un secteur rentable car le marché est limité et les villageois se font faire peu d’habits. Mais au Kivu la situation est différente. « Dans les villages, peu de femmes achètent du prêt-à-porter  » explique Kavira Muteho, la formatrice des couturières. « Si la confection de vêtements traditionnels occupe une grande place dans le cours, c’est aussi parce que les gens ici soignent 88

leur tenue même si à la maison ils n’ont peut-être pas de quoi manger. De plus, les tissus sont meilleur marché qu’à la ville. On peut voir des femmes qui ont 20 wax (rouleau de tissu pour un set complet d’habits, NDA) dans leur valise. On aime l’apparence, au Kivu, et c’est pourquoi les couturières peuvent bien gagner au village. Je connais une couturière qui a si bien gagné sa vie qu’elle a pu se permettre d’engager de la main-d’œuvre pour des travaux champêtres. Une autre, qui s’appelle Noela, s’est lancée dans la confection de blouses et, grâce à cela, elle a pu envoyer son mari à l’université. » Les activités du CAPA sont réparties dans un rayon d’environ 120 km autour de Bukavu et touchent 30 villages de six districts (sur huit) du Sud-Kivu. Comme nous allons le voir, l’impact de la formation n’est pas seulement bénéfique aux personnes formées et à leur famille mais également à d’autres milieux. Là où le CAPA est intervenu, on trouve aujourd’hui des produits et des services qui n’existaient pas auparavant  : des grillages pour portes et fenêtres, des briques, des meubles ou des ateliers de mécanique. Une panne de véhicule qui pouvait immobiliser une activité pendant plusieurs jours est aujourd’hui rapidement réparée. Le développement de la formation en milieu rural a sensiblement stimulé le marché. En effet, d’anciens finalistes du CAPA ont ouvert leur atelier dans lequel ils forment à leur tour des apprentis, une formation supervisée par le CAPA afin d’assurer un apprentissage de qualité. Environ 1500 apprentis de « 2e génération » en ont bénéficié (Tableau 5). Quatre de ces ateliers qui appartiennent à d’anciens finalistes du CAPA sont considérés aujourd’hui comme une sorte de « mini-CAPA » Formation professionnelle adéquate: marché et consommateurs en profitent Ce n’est que depuis une dizaine d’années que la question des besoins du marché est considérée comme un sujet primordial mais en général les discussions ne tournent qu’autour de deux facteurs : l’économie qui a besoin de forces vives et qualifiées et les finalistes qui, eux, cherchent un emploi. Curieusement, on n’entend presque pas parler des autres effets que peut produire une formation adaptée au mar89

ché, probablement parce que peu de gens veulent s’aventurer sur ce terrain encore méconnu. Or ce qu’il faut comprendre ici, c’est le principe des vases communiquants : dès qu’une nouvelle demande apparaît sur le marché, il s’agit de lui répondre avec les qualifications requises; ensuite, s’il y a du répondant, la demande va augmenter, donc créer des emplois et, au bout du compte, le marché se verra enrichi de prestations et de services d’un nouvel ordre. Il s’agit donc du fait que la formation professionnelle, elle-même, peut contribuer à créer de nouvelles activités, de nouveaux produits et de nouveaux services. Pour générer cela, encore faut-il que la formation professionnelle, plus précisément les institutions qui la prennent en charge, observent justement le marché et ses divers besoins et soient capables de reconnaître ses opportunités. En un mot comme en cent : ces institutions doivent être prêtes à changer de visage, à se montrer innovatrices et prêtes aussi à développer un peu plus leur sens des affaires et leur esprit d’initiative. Certes, l’exigence est de taille pour des écoles professionnelles qui, la plupart du temps, sont dirigées essentiellement par des pédagogues sans connaissances commerciales. Pas étonnant dès lors que ce soient souvent les experts étrangers de l’aide au dévelopement qui essaient de stimuler ces nouveautés. Mais il faut bien l’admettre : la persistance de ces tentatives n’est pas toujours encourageante. Même au CAPA il aura fallu du temps pour que le processus se mette en marche. Aujourd’hui cette institution peut être fière d’avoir su innover avant les autres. Un exemple : qui aurait pu penser que la fabrication de guitares et la formation qui s’y est ajoutée étaient judicieuses dans une région en crise ? Comme on peut le lire dans le chapitre 5, les guitares se vendent bien alors que personne jusque-là n’avait remarqué qu’il y avait une demande. Autres exemples  couronnés de succès: les chaussures et les produits en cuir qui eux aussi étaient nouveaux pour le CAPA tout comme le rebobinage des moteurs, les spécialités culinaires, la fabrication de sucre et le métier de marin. Cette palette de formations, on la doit notamment à l’extraordinaire talent de Vital Mukuza, directeur du CAPA, dont le profil est celui d’un véritable entrepreneur. Ce talent est donc l’une des causes de la réussite. On reviendra sur cet argument dans le chapitre 11 où il sera analysé mais mentionnons déjà ceci : l’esprit d’initiative et l’intuition sont des qualités qui ne sont pas données à tout le monde et qui ne peuvent pas être imitées à souhait. 90

Comme un bon exemple vaut mieux que de longues théories, voici comment Vital Mukuza a mis en place la formation de fabricant de sucre, une aventure qui a commencé au cours d’un voyage d’exploration: « Je viens d’une région où l’on ne se sert de la canne à sucre que pour la mâcher. Parce que son utilisation est très limitée, la canne à sucre est vendue à des prix dérisoires. Le comble, c’est que ces paysans ne boivent ni thé, ni café parce qu’ils ne peuvent pas se payer de sucre alors qu’ils produisent la matière première ! Plus tard, lors d’un voyage en Tanzanie, j’ai vu comment les paysans stockent la canne à sucre et extraient du sucre artisanal qu’ils appellent « panela ». C’est avec cela qu’ils sucrent leur café, fabriquent des bonbons et autres succulentes sucreries. J’étais complètement impressionné et j’ai décidé d’introduire ce savoir-faire chez nous. C’est aussi là que j’ai appris qu’un ingénieur de Goma était déjà venu ici et était lui aussi reparti avec l’intention d’enseigner la fabrication du sucre. A mon retour, j’ai trouvé cet homme qui m’a montré l’équipement nécessaire à la production de sucre. Je l’ai ensuite engagé afin qu’il forme 35 paysans des villages dont le CAPA s’occupe et, aujourd’hui, nous construisons cinq machines que nous envisageons de vendre aux paysans qui ont été formés. Ceux-ci sont encore tout étonnés d’être en mesure aujourd’hui de pouvoir produire du sucre et d’autres délicieuses sucreries». Les opportunités et les niches du marché découvertes par le directeur du CAPA ont généré des emplois, amélioré la qualité des services et permis de surcroît d’exploiter des ressources locales. On ne se l’imagine peut-être pas mais une bonne appréciation des besoins du marché peut également sauver des vies. Vital Mukuza raconte comment lui est venue l’idée de proposer des cours de perfectionnement aux marins. «  J’habite près du lac Kivu sur lequel naviguent tous les jours un grand nombre de bateaux. Dans l’ensemble il y a 18 grands bateaux, 21 péniches, 86 pirogues à moteur et 8 vedettes. Je me suis souvent demandé quelle formation peuvent bien avoir un capitaine, un matelot et les autres membres de l’équipage et s’ils ont l’occasion de se perfectionner. Les naufrages sont fréquents sur le lac Kivu et les autres lacs de la région. Un jour, après deux accidents mortels, je suis allé trouver le responsable de la navigation pour en savoir plus et j’ai ap91

pris qu’ils ont une association dans laquelle il y a des cadres formés à l’étranger, encore du temps de la colonisation belge du moins pour certains d’entre eux. Ces hommes sont pour la plupart âgés et il n’y a pas de relève. Avec l’association des navigants, nous avons examiné les besoins des matelots et surtout déterminé comment ces bateaux devraient être chargés du point de vue de la sécurité. Nous avons également évoqué l’entretien des moteurs et suscité un échange d’expériences entre propriétaires de bateaux. A partir de là, nous avons mené une étude sectorielle et nous avons mis en place une formation pour les matelots et un perfectionnement pour les capitaines et leurs aides. La théorie était enseignée au CAPA alors que la pratique avait lieu sur les bateaux. C’est l’association qui a fourni des formateurs expérimentés et techniquement qualifiés. Il y a des capitaines qui ont été formés à l’école de la Marine de Lumumbashi ou de Kinshasa. Ils ont bénéficié de cours de pédagogie dispensés par nos soins. Jusqu’ici, 22 matelots se sont diplômés et 14 capitaines se sont perfectionnés. Actuellement, nous n’avons pas de budget pour ce secteur mais comme il intéresse beaucoup de gens, nous espérons l’intégrer à notre prochain programme. Chacun sait ici qu’un voyage en bateau peut lui coûter la vie, précisément parce que c’est un secteur négligé. Les propriétaires de bateaux sont eux aussi intéressés car à chaque accident, ils perdent beaucoup d’argent en dédommagements ou finissent parfois en prison. »

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9. La formation des marginaux – une tâche difficile Dès le début, le CAPA a eu pour principe de former un public défavorisé, principe cher à l’Eglise baptiste. Pendant plus de 15 ans, le CAPA s’est tourné principalement vers les jeunes en rupture scolaire et les mères célibataires. Mais plus le système éducatif du CAPA devenait flexible et plus le cercle de ses apprenants potentiels s’élargissait. Cette « mutation » a commencé en 1998, lorsque des femmes, qui avaient été abandonnées pour des raisons liées à la guerre ou dont les maris étaient partis tenter leur chance dans les mines d’or ou de coltan, ont pu se former auprès du CAPA. A cette même époque, des organisations d’aide humanitaire ont aussi dirigé des enfants des rues vers le CAPA. A partir du moment où l’on a su que le CAPA offrait un système de formation très ouvert, de plus en plus d’organisations lui ont confié les personnes dont elles s’occupaient. (Un aperçu figure dans les tableaux 8 et 9) C’est ainsi que des orphelins de la guerre sont arrivés au CAPA en 2001 puis, en 2002, des orphelins dont les parents étaient morts du Sida et également des PVV (Personnes Vivant avec le VIH) Enfin le CAPA ne se doutait pas qu’il allait connaître un autre groupe de marginaux : les Pygmées. Les Pygmées – un groupe social marginalisé sur la voie de l’intégration Le chemin qui a conduit les Pygmées vers le CAPA a été pour le moins sinueux et long, très long. C’est précisément parce qu’une démarche difficile est souvent caractérisée par des détours qu’il est important ici de la décrire. «Les Pygmées sont les premiers habitants du Congo » explique le directeur du CAPA «nomades, ils vivaient essentiellement de la chasse et de la cueillette. La déforestation de leur espace vital les a obligé à se sédentariser et à survivre grâce à l’agriculture et aux petits métiers. 93

C’est en 1991 que j’ai rencontré des Pygmées dans le cadre d’une recherche que je faisais pour mes études. Comme je suis un écologiste convaincu, je savais que les Pygmées qui vivaient dans les environs du parc Kahuzi Biega étaient les braconniers qui menaçaient les gorilles de montagne pourtant protégés et appartenant au patrimoine mondial. A l’époque, la GTZ (la coopération allemande, NDA) avait mis sur pied un programme de sauvegarde de cette espèce menacée et avait lancé un appel à tous les acteurs de la coopération au développement afin de proposer d’autres activités aux Pygmées et leur permettre de cesser la chasse aux gorilles. Depuis que je les connaissais, j’étais resté ami des Pygmées et lorsque j’ai été nommé directeur du CAPA, en 1998, ils m’ont demandé si le Centre pouvait les aider d’une façon ou d’une autre à les former. Et c’est comme cela que nous avons mené une expérience extraordinaire avec les Pygmées. » La formation des Pygmées a été une entreprise particulièrement difficile. Leur mode de vie traditionnel profondément ancré a fait échouer presque toutes les tentatives d’apprentissage. On avait voulu former dix femmes comme couturières mais seules trois étaient allées jusqu’au bout. Une situation semblable s’est présentée pour la menuiserie où seule la moitié des trente Pygmées inscrits a terminé la formation. En fait, on s’est rendu compte que les Pygmées n’attendaient rien d’autre de leur formation que de revendre au plus vite les quelques objets qu’ils avaient fabriqués. Les femmes qui s’étaient intéressées au crochet et au tricot ont agi de la même manière. « C’était difficile » dit Vital Mukuza, le directeur du CAPA. « Les Pygmées sont très impatients, ils veulent tout avoir tout de suite. Leur mode de vie les a habitués à une vie relativement facile qui ne demande pas trop d’efforts. En chassant et cueillant, ils obtiennent rapidement ce dont ils ont besoin et ne demandent rien de plus. Leur principal souci est de manger. Lorsque ce besoin est satisfait, ils ne pensent pas à autre chose. Lorsqu’ils vendaient leurs objets, ils disparaissaient de nos ateliers et n’y revenaient qu’après avoir tout dépensé.» C’est finalement avec un soutien d’un tout autre ordre que le CAPA a pu motiver les Pygmées : il leur a mis un fonds à disposition pour les inciter à fabriquer davantage de leurs objets traditionnels (corbeilles tissées), à les améliorer et à les diversifier afin que la demande augmente. Grâce à ce fonds, qui est inhabituel au CAPA mais qui 94

s’adapte aux particularités des groupes cibles, beaucoup de Pygmées se sont mis au travail au lieu d’aller vagabonder dans le parc où ils mettaient en péril les espèces protégées. Beaucoup de Pygmées se consacrent désormais à cette activité. Dans l’ensemble, on ne peut pas dire que la formation professionnelle des Pygmées soit véritablement une réussite. Cependant, vue sous un certain angle, elle l’est peut-être. « Les préjugés à l’encontre des Pygmées sont profondément ancrés au sein de la population Bantu » explique le directeur du CAPA. « On les regarde de haut, on les prend pour des sauvages, des êtres inférieurs et bêtes. Au point que les Pygmées se dévalorisent eux-mêmes et se sentent honorés dès lors qu’un Bantu les fréquente. Lors d’un tournoi de football, par exemple, on a vu une équipe pygmée rire et sauter de joie à la fin d’un match qu’elle avait pourtant perdu. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient ravis d’avoir simplement pu jouer contre une équipe de Bantu. Dans un autre cas, un Pygmée disait à qui voulait l’entendre – torse bombé – qu’il avait enfin une valeur depuis qu’il s’était marié avec une femme Bantu. On le voit, le fossé entre Pygmées et Bantu est profond. Tellement profond que plus d’un formateur du CAPA s’est entendu dire qu’ils perdaient leur temps en voulant former cette frange de la population, incapable, aux yeux de certains, d’apprendre quoi que ce soit. J’avoue sincèrement que ce fossé existait également au sein même du CAPA. Plusieurs de nos formateurs n’étaient pas du tout enthousiastes à l’idée de former des Pygmées. Mais finalement, en les côtoyant, ils ont découvert leur habileté et leur intelligence pragmatique et ont fini par revoir leur jugement, étonnés de voir les jolis objets qu’ils sont capables de confectionner.» Les orphelins du Sida et les Personnes Vivant avec le VIH (PVV) – marginalisés à cause des conséquences de la guerre L’une des conséquences de la guerre a poussé d’autres hommes et femmes dans la marge de la société : c’est le SIDA. « Le SIDA n’était pas tellement connu chez nous auparavant» dit Vital Mukuza. « Ce sont les soldats des pays voisins, en particulier de l’Ouganda, qui ont propagé l’épidémie. En plus de tous les malheurs que la guerre a apportés dans la région, nous avons aussi eu droit au SIDA ! » 95

Parmi les orphelins du SIDA et les PVV que le CAPA a entrepris de former, il y a Kabesha. Âgée aujourd’hui de 23 ans, elle s’est mariée très jeune et a eu deux anfants. Comme son mari se comportait très mal, le couple a fini par divorcer. Elle aurait pu retourner chez ses parents mais, entre-temps, ils étaient morts du SIDA. Désespérée, Kabesha pensait que seule la prostitution lui permettrait de subvenir à ses besoins. Mais un jour, elle a entendu parler du CAPA et, prenant son courage à deux mains, s’y est présentée pour faire une formation de couturière en sachant pertinemment qu’elle n’avait ni les moyens ni les références nécessaires. Compte tenu de son parcours particulièrement difficile, le CAPA a décidé de l’exempter des frais de formation. Parce qu’elle avait fait preuve de sérieux et de détermination tout au long de sa formation, le CAPA l’a aidée à s’installer comme couturière en lui mettant une machine à coudre et des accessoires à disposition. Après deux ans d’activité, Kabesha n’a pas seulement réussi à gagner sa vie et à envoyer ses enfants à l’école mais elle a aussi fait construire une maison à sa grand-mère et forme à son tour des apprenties. Si la formation des orphelins du SIDA est perçue comme relativement normale et qu’elle ne pose pas de problème particulier au CAPA, il en va tout autrement avec la formation des personnes vivant avec le VIH (PVV) car cette population requiert des mesures d’accompagnement particulières. Le témoignage suivant montre à l’évidence pourquoi d’aucuns ne s’aventureraient pas sur ce terrain. Le responsable pédagogique du CAPA, Magadju Cibey, décrit ce qu’implique la formation d’un tel groupe social : Le courage de survivre « Les personnes qui vivent avec le VIH sont confrontées à de sérieux problèmes qui s’ajoutent à ceux liés à leur maladie. Nous sommes le seul centre de formation qui accueille de telles personnes. Avant de concevoir un programme de formation qui réponde à leurs besoins, nous les avons écoutées. Elles veulent des formations très courtes qui leur permettent de vivre au jour le jour. De plus, il ne faut pas que ces activités soient pénibles. A partir de là, nous avons conçu des formations de diverses durées  : sept jours pour la pâtisserie , deux semaines pour la

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teinturerie , un mois pour le tricot et la cuisine (afin de pouvoir travailler dans un restaurant) et, enfin, six mois pour la couture. La formation est conçue comme un apprentissage axé sur l’essentiel du métier et sur la pratique. Afin d’éviter toute ségrégation, ces personnes sont intégrées dans les cours habituels sans dévoiler leur statut délicat. Mais nous avons constaté qu’une grande partie de ces personnes n’hésite plus à parler de leur situation à leurs collègues car elles l’acceptent mieux grâce aux organisations qui les encadrent. En s’ouvrant aux autres, elles les sensibilisent aux problèmes des PVV. Cela dit, les PVV n’aiment pas que l’on parle d’elles sans les regarder ou dans leur dos ou qu’on les visite sans les avertir car cela les rend agressives, du moins certaines d’entre elles. Nous passons beaucoup de temps à sensibiliser les autres apprentis afin qu’ils les acceptent et ne les stigmatisent pas. Leur apprentissage ne se déroule pas facilement. Les PVV sont extrêmement fragiles ; elles ne peuvent se concentrer sur leur travail que 2 ou 3 heures, 4 heures au maximum. Elles ont toujours faim. Parfois elles nous font pitié alors nous les invitons à se nourrir dans le petit restaurant de l’école. Elles s’absentent souvent pour aller se faire soigner. De plus, il faut tenir compte de l’aspect psychologique. La peur d’une mort imminente les pousse à vouloir terminer leur formation le plus vite possible car « nos minutes sont comptées » disentelles. D’autres vont au CAPA avec des vêtements ou quelques biens à vendre car « manger est plus important que s’habiller » Nous avons essayé d’atténuer la peur de la mort en les mettant en contact avec deux malades de Bukavu qui vivent avec le virus depuis 14 ans pour l’une et 18 ans pour l’autre. Jusqu’ici, nous avons formé 38 personnes qui vivent avec le VIH, des femmes pour la plupart. Est-ce que ce que nous faisons est une réussite ? Difficile à dire. Du point de vue humain, c’est certainement positif et cela aide ces personnes à continuer à vivre. Mais quand il s’agit de l’exercice du métier ou de l’activité, on ne peut pas vraiment parler de succès. Certes, il y a quelques cas de réussite : une femme a ouvert un petit restaurant, une autre vit relativement bien de la pâtisserie qu’elle confectionne et une troisième s’en sort grâce au crochet. Cela dit, sur les 19 femmes qui ont appris la couture en 2005, seules 4 travaillent dans ce métier. C’est vraiment un domaine très, très difficile. »

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Méprisées, chassées et abandonnées – les femmes victimes de la guerre La forme des guerres a bien changé au cours du siècle dernier. Finis les champs de batailles sur lesquels se battent des soldats, aujourd’hui ce sont les civils qui sont les plus touchés. Ce n’est pas l’étendue de l’explosion d’un bombe qui effraie le plus mais les menaces qui plânent sur le voisinage, la famille. Les guerres se sont réduites, elles sont devenues régionales, limitées et peut-être plus cruelles. Aujourd’hui, elles sont dirigées contre les civils, en particulier contre les femmes, cible volontairement choisie comme le démontre le recours au viol. En Afrique, le viol est tabou. On n’en parle pas. Par honte, par peur, par désespoir. Encore à la fin des années 90, au Congo, tout le monde se taisait. Au point que même au CAPA, on ne se doutait pas qu’un nouveau groupe de marginalisés était en train de se former. Alerté par la consultante, le CAPA allait porter son attention sur ces personnes fragilisées : les femmes qui avaient été enlevée et violées par des soldats ou des miliciens. Quand on sait que les femmes – même en Europe - ont des scrupules à parler de violences sexuelles, on peut facilement imaginer que dans une société comme celle du Congo, elles se gardent d’évoquer l’horreur qu’elles ont vécue. Car les conséquences sont terribles. Au Congo, une femme violée n’a plus aucune valeur aux yeux de la société, d’autant moins si elle a été abusée par un soldat. Elle n’a plus de valeur pour personne, ni pour la société, ni pour son village, ni pour sa propre famille. Ni pour son mari qui, en général, va la mettre à la porte comme un chien galeux. Aucun homme ne veut plus d’une femme « salie ». Une Congolaise se voit donc plusieurs fois punie pour un acte dont elle est la victime. Sa vie est détruite, sa famille est perdue. Et lorsque le destin se montre particulièrement cruel, après le viol, la voilà infectée par le virus du Sida. Depuis 2000, le CAPA a donc commencé à s’occuper de femmes violées. Parmi les 47 femmes que le CAPA a formées jusqu’ici, certaines se sont spontanément inscrites, d’autres ont été envoyées par l’Eglise ou par des ONG. La problématique de cette population est elle aussi difficile. « Pendant les cours, certaines sont si accablées qu’elles restent accroupies sur un banc ou regardent longuement dans le vide » dit Magadju Cibey, le responsable pédagogique du CAPA. « Et quand 98

j’essaie de leur parler entre quatre yeux, souvent elles ne disent rien, elles pleurent.» Le CAPA fait tout ce qu’il peut pour aider ces femmes, du moins tout ce qui peut être fait dans le cadre d’un centre professionnel. Car la seule chose qui puisse véritablement aider ces femmes est une psychothérapie. Un métier et un revenu peuvent stabiliser leur vie matérielle et leur redonner un peu d’espoir mais pas prendre soin de leur âme. Nous retrouvons ici le directeur du CAPA, un homme qui, au début, ne pouvait pas croire à ces histoires de viols. Devant l’évidence, il a décidé d’agir, une lutte dont il est sorti perdant. Ce que Vital Mukuza a vu et ressenti montre que la pratique du viol au Kivu est un phénomène sans fin. Viol et pouvoir – pourquoi il s’agit d’un phénomène sans fin «  Après la guerre, j’ai entendu dire que beaucoup de femmes avaient été violées. D’abord je n’y ai pas cru parce que je suis issu de la tribu des Havu et que chez nous, nous sommes fiers de montrer l’exemple afin de gagner le respect et l’estime des autres. Comme il ne s’agissait que d’une rumeur, je ne croyais donc pas à ces histoires de viols et je me disais aussi qu’un homme normal ne pouvait pas forcer une femme à coucher sans son consentement. Et encore moins à plusieurs avec une même femme. En 2001, on me rapporta des cas de viols dans les villages voisins du mien. Au mois de mai, 4 filles de mon propre village vinrent se faire soigner à Bukavu et logèrent chez moi. Elles avaient du mal à me parler en détails de leur viol et c’est à mon épouse qu’elles se sont confiées, laquelle m’a rapporté leurs propos. J’étais bouleversé d’autant plus que je connaissais 3 des violeurs car ils vivaient dans la localité dont mon père est Notable et où j’ai une certaine influence. Je suis donc allé au village avec l’intention de rencontrer ces hommes qui, entre-temps, s’étaient enrôlés dans une milice locale. Alors que j’avais le cœur torturé par ces viols, les hommes avec lesquels je m’entretenais banalisaient leur forfait et citaient avec plaisir d’autres femmes victimes de leur sale besogne dont la plupart s’était tu pour éviter le déshonneur. Au cours de ce séjour au village, j’ai rencontré plusieurs filles qui avaient fui leur village proche des forêts pour se réfugier sur les routes où il y avait

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assez de monde pour se sentir plus en sécurité et se protéger des viols. Je me souviens avoir parlé avec 21 femmes et filles dont 13 m’avaient déclaré leur viol et 8 ne voulaient pas qu’on en parle car l’humiliation était trop forte. A mon grand étonnement, j’ai pu constater que les familles des victimes faisaient l’objet d’intimidations de la part des violeurs qui leur promettaient la mort au cas où elles en parleraient. En compagnie de mon père, chef du village, nous sommes allés trouver le commandant de la troupe militaire pour lui parler de ce mal qui gangrène la société et les ménages. Le commandant, lui-même cité parmi les violeurs, a fait semblant de s’en indigner et nous a montré deux militaires violeurs dans son cachot, des détenus qu’il a libérés le lendemain. De retour à Bukavu , j’ai introduit une plainte auprès de l’auditorat militaire contre quatre militaires mais sans indiquer mon nom par crainte d’éventuelles représailles contre ma famille. Deux mois plus tard, en août 2001, j’ai appris que deux des quatre soldats que j’accusais étaient en détention et inculpés de viol. Mais ces deux prévenus ont réussi à s’enfuir après avoir soudoyé leurs geôliers. J’ai arrêté là mes démarches sur ordre de mon père car il m’a fait savoir que des militaires l’avaient menacé parce qu’ils lui reprochaient de se servir de moi pour leur nuire. Ma confiance envers les hommes a été sérieusement ébranlée. A partir de là, j’ai pris conscience que le cœur d’un homme peut se changer en pierre et que sa tête peut se tranformer en celle d’un animal féroce. »

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10. La réintégration des jeunes démobilisés – un triple défi L’une des questions les plus brûlantes dans un contexte d’après-guerre, c’est de savoir comment restaurer la paix et lui donner une assise. Lorsque cette paix est très précaire, comme au Congo, il s’agit aussi d’éviter un retour à la guerre. Au Kivu, les rebelles et les milices ont recruté un nombre considérable d’enfants et de jeunes, enrôlés de gré ou de force. Beaucoup de ces jeunes ont ainsi combattu pendant des années au sein de l’armée régulière ou des milices. Ils ont enduré la violence et ils ont exercé la violence. Dans ce contexte, ils ont découvert que le groupe leur accordait une place et leur donnait un sentiment d’appartenance. Même si cette place était souvent catastrophique et l’appartenance plutôt douteuse, le groupe leur procurait un semblant de sécurité, du moins pour beaucoup d’entre eux. De plus, le caractère strict de la hiérarchie militaire leur apportait des repères, parfois une reconnaissance et un pouvoir. Même si c’est déplaisant à entendre, il ne faut pas se voiler la face : la vie militaire peut effectivement transmettre des repères positifs. Ce sont précisément ces repères que les jeunes veulent retrouver après avoir été démobilisés. Et s’ils ne les retrouvent pas, les vieux démons réapparaissent et précipitent ces jeunes dans la criminalité ou de nouveau dans les milices. Trouver une activité, avoir un bon revenu, être respecté, faire partie de la société, c’est tout ce que les démobilisés recherchent. Le problème, c’est que cette intégration est difficile à concrétiser. Là aussi, malgré un énorme investissement, le CAPA n’a pas obtenu tous les résultats escomptés.

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Se lancer dans une expérience périlleuse avec des ex-combattants Déjà  à la fin des années 1990, le CAPA avait officieusement accepté des jeunes gens qui avaient fui l’armée ou les milices. Comme cette désertion était plutôt mal vue, ils étaient souvent intensivement recherchés. Personne ne devait donc savoir que le CAPA accueillait des déserteurs. Après la fin officielle de la guerre (à l’heure où nous écrivons les combats ont repris), le CAPA a pu accueillir d’anciens combattants en toute légalité et d’autres organisations comme l’UNICEF ou CARITAS ont commencé à confier des enfants soldats et des jeunes démobilisés au CAPA. Le CAPA s’est donc engagé dans cette expérience qui, peu à peu, est devenue lourde à porter. Au début, les responsables du centre n’avaient rien remarqué de particulier. Les jeunes qui s’étaient inscrits avant la fin de la guerre n’étaient qu’une poignée et s’étaient discrètement intégrés. Ils avaient presque tous été enlevés et contraints de faire leur service militaire. Ils n’étaient pas vraiment devenus des combattants mais plutôt des victimes qui avaient eu le courage de changer de vie. Maintenant que la guerre était finie et que les formations du CAPA étaient officiellement à la disposition des anciens combattants, on pensait que les expériences faites jusque-là pouvaient simplement se poursuivre. La consultante, elle, en doutait : elle disait que cette population pouvait poser des problèmes mais personne n’a pris au sérieux ses avertissements. Deux ans plus tard, les formateurs ne savaient plus que faire ! Les jeunes gens qui avaient été officiellement démobilisés étaient extrêmement difficiles à gérer. Tous les jours, les formateurs couraient chez le directeur pour se plaindre d’avoir été offensés ou d’avoir subi des moqueries ou encore d’avoir été bombardés de pierres alors qu’ils étaient devant le tableau ; ils déploraient aussi que des jeunes refusent d’obéir, que d’autres arrivent en classe cigarette au bec ou en écoutant leur transistor. Le CAPA ne savait plus comment s’y prendre avec ce groupe et il a été à un doigt de l’abandonner. En fait, il n’avait pas vu deux choses importantes : d’abord qu’il n’avait pas affaire à des individualités mais bel et bien à la dynamique d’un goupe. Ensuite qu’il y avait une différence essentielle entre ces deux genres d’anciens combattants. Les premiers accueillis avaient quitté volontairement leur milice au péril de leur vie alors que les nou102

veaux qui avaient combattu pendant des années étaient restés au front jusqu’à la dernière minute de la guerre et continuaient souvent à s’identifier aux anciens combattants qu’ils étaient. Or ce groupe était bien plus dur, grossier et problématique que le premier. Le CAPA a donc dû tout recommencer de zéro et réfléchir à ce qu’il pouvait entreprendre avec de tels jeunes gens. Comment canaliser leur agressivité  explosive ? Comment faire face à leur arrogance  ? Comment gérer le fait que l’attitude de ces jeunes perturbe l’ensemble du centre ? Le CAPA s’est alors rendu compte qu’il devait repenser au moins trois aspects de son approche: la méthodologie de la formation, le rapport au traumatisme et la réintégration en tant qu’objectif. Des malfaiteurs peuvent-ils être traumatisés ? En accueillant d’anciens combattants, le CAPA devait faire face à une situation pour le moins délicate : il réunissait aussi bien des malfaiteurs que des victimes sous son toit. D’un côté les démobilisés (les malfaiteurs), de l’autre les femmes violées (les victimes). Ce serait logique de les voir ainsi du moins tant que la façon de les aborder reste dans le rapport violeur-violée. Cependant, on pourrait aussi les voir autrement. Beaucoup de ces malfaiteurs qui étaient jeunes ou encore enfants à l’époque avaient été enrôlés de force, exploités, systématiquement drogués et conditionnés dans le but de tuer, torturer et massacrer. Donc dans le fond, ils sont aussi des victimes. Les victimes d’une aberration : la guerre ! Une guerre qui ne défend pas une noble cause – une telle guerre existe-t-elle ? – mais une lutte pour le pouvoir motivée par la haine, la cupidité ou tout simplement au profit d’énergies criminelles. Le récit de cet ancien milicien n’est de loin pas un cas isolé. Il illustre ce que d’innombrables jeunes ont vécu. «  J’ai vu comment on a tué des milliers de soldats rwandais  » ditil avec une voix monocorde, comme pour contenir l’horreur de ses souvenirs. «  J’ai aussi violé beaucoup de femmes. Sous l’effet de la drogue, tuer nous semblait banal. Quand j’ai quitté la milice, j’ai pensé que je pouvais retrouver une vie normale. J’ai eu la chance de rencontrer un formateur en menuiserie qui m’a dit que je devrais ap103

prendre ce métier. J’étais sûr que tout irait bien mais, en fait, mes pensées et les images de cette période me tourmentaient, me poursuivaient et rien ne pouvait les chasser de ma tête. Quand j’étais assis dans ma chambre, le soir, toutes ces horreurs me tombaient souvent dessus. Alors je cherchais à fuir, j’allais chez des amis, j’écoutais la radio à plein volume mais ces images ne disparaissaient pas. Dans mon désespoir, j’ai pris la bible car cet homme qui m’avait aidé m’avait aussi dit que Dieu pouvait me pardonner. Mais je me demande si Dieu peut vraiment pardonner ce que j’ai fait.» Ce jeune homme est resté trois ans chez les Mai Mai, une milice rebelle. Suffisamment de temps pour se créer un enfer intérieur. Mais de cet enfer intérieur, on n’en parle pas chez ceux qui sont chargés de la démobilisation officielle. « Quand des soldats tuent un ennemi, ils le font par devoir » affirmait un haut responsable de la CONADER, la Commission Nationale de Désarmement et Réinsertion. Dans son discours, ce responsable n’a pas relevé que dans les guerres congolaises, ce n’est pas seulement l’ennemi qui est tué mais aussi les civils. Il n’a pas relevé non plus que « normalement », un soldat se limite à tuer son ennemi et ne va pas couper son corps en morceaux, ni le brûler ou le violer. Ceux qui ont agi de la sorte savent très bien qu’ils n’ont pas seulement tué un ennemi. Cette terrible expérience ne peut que les poursuivre, même s’ils n’ont pas cherché à la vivre. Mais c’est peut-être trop demander à un haut responsable de faire preuve de compréhension envers le traumatisme d’un soldat. Il en va tout autrement pour les organisations civiles qui œuvrent en faveur de la réintégration des enfants soldats. Malheureusement ici aussi les espoirs parfois restent vains. Voici ce que disait un collaborateur local d’une grande organisation internationale : « Dans une guerre, c’est normal de tuer. La guerre, c’est comme ça. Et finalement, comme nous sommes tous traumatisés, nous devrions tous être soignés » Cette remarque montre deux choses : d’abord que du point de vue des individus, beaucoup d’habitants du Kivu ont vécu des traumatismes. Ce qui est un argument tout à fait correct. Cependant, du point de vue des professionnels, on voit que la situation a été mal estimée. Par ailleurs, on ne peut pas comparer une guerre « normale » à une guerre dont les acteurs agissent comme des barbares. Et on ne peut pas non plus comparer des soldats professionnels adultes avec des gamins obligés de s’enrôler. 104

Qu’un tel jeune puisse retrouver une vie « normale » après ce qu’il a vécu relève du miracle. L’histoire de Janvier, 18 ans, fabricant de guitares au CAPA, en est un. Une âme d’enfant blessée par la guerre – soignée par une guitare ! « Mon histoire est très compliquée. » Janvier commence à raconter en hésitant. « Je ne sais pas comment la décrire. C’était un vendredi, alors qu’on était en classe en train de suivre le cours, les militaires ont fait irruption dans la classe. Ils ont ordonné aux garçons de se séparer des filles. A cette époque, j’avais 9 ans. Après nous avoir séparés, ils nous ont emmenés dans la forêt où nous sommes restés pour la formation militaire dans des conditions inhumaines : chicotte à chaque instant, pas de nourriture et beaucoup d’autres exactions de la part de nos instructeurs rwandais. Après une formation d’un mois, on nous a largués au front. J’ai combattu dans différents groupes armés dont les forces du Rassemblement Congolais pour la Démocratie ( RCD), le groupe armé ‘’Mudundo 40’’, les Mai Mai et enfin, les Forces gouvernementales. Au total, j’ai combattu pendant 9 ans. Quand les combats s’interrompaient, je passais mon temps à bricoler les petits postes récepteurs de mes collègues. C’est grâce à l’opération de démobilisation des enfants soldats initiée par l’UNICEF que j’ai eu la chance de quitter le service militaire. Comme je n’avais personne vers qui me tourner, le CAPA m’a récupéré pour la formation en métier. Arrivé au CAPA, j’ai préféré la formation en guitares pour gagner ma vie et c’est ainsi que le CAPA m’a formé pendant six mois. On m’a aussi aidé à rester ici et à travailler au CAPA. Ainsi, je gagne ma vie; je peux me payer des habits, manger et quelquefois offrir à manger à ma famille. Je me suis déjà payé deux chèvres et cinq lapins. Actuellement, j’envisage de me payer quelques tôles pour me bâtir une maison. J’ai de quoi me payer le matériel et n’ai plus besoin de soutien. Les amis avec qui j’étais dans l’armée m’envient et veulent aussi apprendre mon métier. Maintenant ce ne sont plus les armes qui me font vivre mais les guitares. »

Le CAPA lui a donné la possibilité d’exercer son métier sous son toit. C’est une partie de sa stratégie : créer des modèles. Car les démobi105

lisés sont solidaires entre eux. A partir du moment où l’un des leurs est respecté, ils ne tardent pas à suivre son exemple. D’autant plus s’il a réussi à assumer son lourd passé. C’est pourquoi le CAPA essaie de les compter parmi ses enseignants ou de les montrer en exemple à leurs camarades et à la société. Formation réussie des démobilisés – patience et méthodologie exigeante En se lançant dans la formation d’anciens combattants, le CAPA n’a pas bénéficié d’un large soutien. Il fallait que les formateurs du CAPA reçoivent une formation sur les traumatismes, démarche qui a été difficile à mettre en place. D’un côté, le problème était financier car cette démarche n’était pas prévue dans le programme du CAPA  et, de l’autre, on se demandait où trouver de tels spécialistes. Au Rwanda ? Depuis les atrocités survenues dans ce pays voisin, beaucoup de thérapeutes s’étaient spécialisés dans les traumatismes de guerre. Malheureusement, ils étaient tous surchargés au vu des énormes besoins. Comme personne au Kivu ne pouvait mener à bien cette mission, on a fait appel à un expert pédagogue de l’EED qui est venu former les collaborateurs du CAPA à la gestion des conflits. Plus tard, on a aussi trouvé quelqu’un sur place qui pouvait assurer le suivi des collaborateurs du CAPA dans ce domaine très particulier des traumatismes. L’interview qui va suivre est celle de Kahasha Kashombe, un formateur du CAPA qui a beaucoup travaillé avec des démobilisés. Il parle des solutions apportées à cette problématique. La méthodologie du CAPA dans la formation des démobilisés Comment avez-vous réussi à former les démobilisés ?

Former les démobilisés n’est pas facile. Il faut savoir gérer leurs comportements. Quel genre de comportements ?

Chaque fois que le jeune est dans la salle, il n’est pas posé, il est agres106

sif. Il se comporte autrement que celui qui n’a jamais touché une arme. Il s’énerve souvent et tape les autres. Il a toujours tendance à attaquer. D’où vient ce comportement ?

Ce comportement est dû à sa vie militaire mais aussi à des traumatismes liés à son vécu. Nous avons compris que nous avons affaire à des personnes traumatisées. Il faut savoir comment détraumatiser un apprenti qu’on va former. Qu’est-ce que cela signifie « détraumatiser » quelqu’un ?

Une personne traumatisée a vécu une vie difficile. Un démobilisé a assisté à la guerre, à des mauvais actes, il a été maltraité par ses chefs, a tué des personnes. Alors je dois d’abord chercher à effacer tout ce qui est dans le cerveau de la personne traumatisée. Comment vous procédez ?

Vous voyez, la personne qui a fait l’armée aime toujours être supérieure. Alors je me diminue, je me fais inférieur. Là, il se sent dans son assiette et va entendre ce que je lui dis. Quand je commence par exemple le cour d’ajustage, je leur montre que je ne suis pas supérieur, je leur dit : « faites sortir ce que vous savez. » C’est une méthode participative et active. Je parle aussi leur langue. Normalement, on ne devrait pas parler ces langues en classe, mais moi je le fais car je les touche plus vite par là. J’utilise le Mashi, le Kirega, le Swahili. Quand un jeune démobilisé dérange en classe, que faites-vous ?

Cela dépend du type de personnes et du dérangement. Il y a les jeunes qui sont agressifs, il y a ceux qui ont simplement des comportements de traumatisés et il y a aussi ceux qui se comportent en chefs. Tous dérangent de différentes manières. Est-ce que vous pourriez expliquer ce que vous faites dans les différents cas ?

Prenons les agressifs. Là, je peux utiliser la méthode qui consiste à créer artificiellement un conflit que je saurai gérer. Qu’est-ce que cela signifie : vous créez un conflit ? Pourquoi cette méthode ?

C’est pour lui montrer qu’il y a toujours des conflits dans la vie et que 107

le conflit est bon. C’est pour leur montrer que même s’ils ne sont plus dans l’armée, il y aura toujours d’autres conflits dans la vie et qu’on peut gérer ces conflits. Quand je crée volontairement un conflit, je le sors de son sujet pour ensuite l’amener à se calmer. Nous avons été formés pour utiliser cette méthode. Et avec les autres cas qui dérangent ?

Ceux qui dérangent activement se comportent souvent en chefs. Souvent ce sont des jeunes qui ont été des commandants dans l’armée ou dans les milices. Dans la classe, ils dirigent les apprenants comme s’ils étaient encore militaires. Quand ils se placent en tant que chef, comme avant, les apprentis qui n’ont pas connu le militaire n’osent pas s’opposer et ceux qui l’ont connu se soumettent automatiquement. Pouvez-vous expliquer plus concrètement ce que vous faites pour détraumatiser les jeunes?

Je prends un groupe de démobilisés et je fais d’abord le debriefing, l’histoire de l’événement. Un ou deux parmi eux racontent ce qu’ils ont vécu, sans interruption. Tous comprennent que tout le monde a les mêmes problèmes. Il y a toujours des émotions, la personne qui raconte pleure quelquefois. Et moi aussi il m’arrive de pleurer. Je sais que ce n’est pas bon pour un conseiller de pleurer, mais les choses dont ils parlent sont souvent très choquantes. Comment réagissent les autres quand celui-ci pleure ?

Tout le monde se tait, car ils ont vécu les mêmes choses. Nous continuons jusqu’à ce que les larmes cessent. On voit que quelques-uns sont aussi tristes. Je prends alors une deuxième personne dans ceux qui sont touchés et on travaille jusqu’à ce que celui-ci pleure aussi. Quelque fois il pleure plus que la première personne. Quand on arrive à la troisième personne, vous sentez que tout le monde dans la salle commence déjà à se sentir mieux. Mais une séance comme celle-ci ne suffit pas à éliminer un traumatisme...

Non, non. Cela suffira pour certains, pour d’autres pas. Là, il faut refaire la séance. Je ne vous cache pas que l’échec aussi existe. Sur une vingtaine de personnes, il peut y en avoir deux que je n’arrive pas à maîtriser. 108

Il me semble que cette méthode est assez rapide, même s’il y a entre 2 et 4 séances. J’imaginais que cela prendrait plus de temps pour guérir des traumatismes?

Cela dépend de la psychologie de la personne et cela dépend de la façon dont on fait ce debriefing. Moi aussi, j’ai été traumatisé par la guerre de Nkunda. Il a fallu du temps pour que je m’en remette. Je sais de quoi je parle. Toutefois, il faut toujours de la patience. Pour certains, cela peut prendre toute une année. Pensez-vous que tout le monde soit capable de mettre en pratique cette méthode ?

Je ne pense pas que tout le monde puisse le faire. Il faut beaucoup de patience. Et il faut accepter de se diminuer. Il se peut qu’on vous insulte et cela, il faut le supporter pour arriver au bout. Il faut savoir ce qu’il faut dire à quelqu’un quand il s’énerve. Et il faut aussi tout respecter, par exemple pour les filles dans l’armée ce n’est pas la même chose que pour les hommes. Même le directeur ne peut pas porter la casquette de directeur face à ces jeunes démobilisés, il doit s’en approcher en tant qu’ami, les respecter. Le CAPA a dû se séparer de certains formateurs qui n’étaient pas capables de s’adapter à ce groupe cible.  Cet entretien permet de se faire une idée des difficultés auxquelles sont confrontées les institutions qui prennent en charge la formation des démobilisés. Il est donc étonnant de constater que beaucoup d’institutions pensent pouvoir gérer ce groupe cible comme les autres et qu’elles s’attendent à réussir. De la patience, une pédagogie tout en finesse et une méthodologie de l’approche sont des éléments absolument nécessaires. Ce qui est difficile pour bien des formateurs, du moins en Afrique, c’est la nécessité de se soumettre d’une certaine manière à ce groupe cible ou, si on n’y arrive pas vraiment, de lui donner l’impression que l’on se soumet. Car le respect et l’autorité semblent être des éléments essentiels pour les démobilisés. Il y a encore un aspect très important : « Ils n’attendent qu’une chose : que l’on tienne nos promesses » explique le directeur du CAPA. « C’est pourquoi on doit faire terriblement attention à ne pas faire des promesses que l’on ne peut pas tenir. Ce serait fatal ! Car cela tournerait 109

vite à la rébellion. Ils revendiquent ce qu’on leur a promis avec une redoutable précision. » Le directeur du CAPA a aussi observé une autre chose : « Une fois que l’on a compris leurs attentes, leurs revendications et la manière dont ils fonctionnent, on les voit se transformer et se montrer aussi disciplinés que fiables. Quand ils acceptent de faire quelque chose, ils le font vraiment et le font bien. C’est le côté étonnamment positif de la médaille. Par ailleurs, il faut savoir que ces jeunes fonctionnent selon leurs propres lois. Dans un premier temps, nous avions pensé qu’ils ne voulaient pas du tout se soumettre à des règles. Or nous avons remarqué qu’ils sont prêts à accepter un règlement pour autant qu’ils le formulent eux-mêmes. Cela paraît fou mais c’est ainsi : les règles auxquelles ils se soumettent, ils les respectent à la lettre, avec une discipline et une méticulosité toute militaire que l’on ne voit dans aucune école. Nous les avons donc laissé édicter leur propre règlement, avec leur chef, et depuis, ils obéissent au doigt et à l’œil comme à l’armée. A partir de là, le CAPA a compris qu’il devait tenir compte de cette hiérarchie militaire pour mettre un terme aux provocations de ces jeunes. Un jour, par exemple, des employés de la Société nationale d’électricité (SNEL) se sont présentés au CAPA avec un ordre de délestage afin de décharger le réseau. Jamais ces simples employés n’avaient imaginé qu’ils se retrouveraient emprisonnés dans une école. Les démobilisés avaient estimé que le SNEL n’avait pas le droit d’envoyer ses employés au CAPA avec un tel ordre. Ils les ont donc enfermés dans la cabine du transformateur. Comme le directeur était absent, les collaborateurs du CAPA ont tenté de les libérer mais en vain car les démobilisés montaient la garde. On a fait venir la police, puis le directeur ; comme celui-ci ne voulait en aucun cas recourir à la force, il s’est mis à parlementer avec les jeunes. Il leur a expliqué ce que leur geste pouvait avoir comme conséquences, notamment que l’école devrait payer une amende ou même se retrouver devant un tribunal. Mais les jeunes ne voulaient rien entendre et ne laissaient pas partir les employés du SNEL. Soudain, le directeur a eu une idée lumineuse : il a fait venir le porte-parole du groupe. Comme il était le commandant, en quelque sorte, un ordre a suffi à résoudre le problème, ses camarades lui ayant immédiatement obéi. 110

La réintégration des démobilisés – une mission pour laquelle personne ne se sent (vraiment) concerné Une réintégration réussie de démobilisés suppose qu’ils aient été formés, qu’ils exercent leur métier, qu’ils en vivent et qu’ils oublient pour toujours qu’ils savent manier des armes. C’est à cela au moins que devrait ressembler une réintégration. Officiellement, elle ressemble à cela, du moins sur le papier. Programmes nationaux spécifiques, actions de grande envergure des organisations internationales, nombreux sont ceux et celles qui s’en occupent. On met à disposition des formations, on fournit des aides financières et, au final, on a des statistiques de réussite avec des chiffres qui ont quelques zéros à la fin. Mais à quoi ressemble la réalité ? « On nous amène des jeunes à former puis on nous laisse nous débrouiller seuls avec les problèmes  » disent les collaborateurs du CAPA. « Nous ne voulons même pas soulever la question du manque de méthodologie ou encore le fait que personne ne s’y intéresse vraiment ; ce que nous voyons, c’est que ce n’est pas la bonne direction à prendre pour intégrer ces gens. Quoi qu’on dise aux organisations de toutes sortes, on nous répond que le but est de former ces jeunes et que l’insertion professionnelle ne fait pas partie de leurs tâches. Une caisse à outils, par exemple, est souvent prévue comme matériel de base pour démarrer une activité. Mais comme la plupart de ces organisations ne connaît absolument pas ce groupe cible, il y en a qui commettent une erreur en distribuant des caisses à outils avant la formation. Si ces jeunes gens ne s’intègrent pas réellement de manière solide et durable, alors ils représentent une bombe à retardement pour la société. » Le CAPA ne sait pas s’il doit inscrire les démobilisés qui lui ont été confiés dans ses statistiques car la responsabilité de la réussite, donc de la réintégration, dépend des organisations qui lui ont envoyé ces jeunes. Finalement, il les a tout de même comptés. Ces organisations en profitent car malgré toutes les difficultés, le pourcentage de réussite est relativement élevé. Sur 199 démobilisés, 141 ont pu s’intégrer à la vie professionnelle ou du moins vivre de leurs activités, ce qui représente le 70%. C’est 20% de moins que chez les autres finalistes du CAPA. Au regard de la nature extrêmement difficile de ce groupe, on peut dire que c’est un bon pourcentage. 111

Un jeune démobilisé raconte avec fierté son ascension sociale : «  Depuis que j’ai suivi une formation de garnisseur de meubles au CAPA, je vais très bien. C’est un travail lucratif. J’ai construit ma maison, je me suis marié et j’ai pu acheter deux motos qui servent de taxi. Avant, mes parents me percevaient comme un vaurien et comme le perturbateur de la famille alors qu’aujourd’hui, ils reconnaissent que je suis devenu utile. Et puis j’ai aussi formé deux cousins que j’ai ramenés de l’armée. » Voilà un cas exemplaire qui réchauffe le coeur. Un cas d’intégration réussie. Michel a vécu un parcours similaire. Après avoir été libéré du centre de démobilisation d’Uvira, il a décidé d’apprendre la menuiserie avec un ancien finaliste du CAPA. Puis il a entendu parler du travail de garnisseur de meubles. « Après sa formation, sa vie a changé du jour au lendemain » raconte une vieille dame qui habite dans le même quartier que Michel. « Quand il a ouvert son atelier et qu’on a vu qu’il gagnait honnêtement sa vie, les craintes se sont dissipées et il a pu gagner la confiance de plus en plus de gens. On a vu aussi qu’il a aidé des jeunes à s’en sortir en leur apprenant le métier. Tous les parents l’admirent et le montrent en exemple. Si tous les démobilisés étaient comme Michel, nous vivrions enfin en paix. » Malheureusement tous les jeunes ne s’en sortent pas aussi bien et cela pour deux raisons principales : des revenus trop bas et la mentalité de la société. Tous les métiers ne sont pas aussi lucratifs que garnisseur de meubles et tous les habitants ne sont pas prêts à modifier leur attitude. «  Les démobilisés ont d’énormes prétentions  » dit le directeur du CAPA, Vital Mukuza. « Quand ils étaient à l’armée ou dans une milice, ils pouvaient prendre ce dont ils avaient besoin quand ils le voulaient. Ils pillaient une maison ou attaquaient un commercant et, du coup, ils se retrouvaient avec, par exemple, deux-cents dollars en poche. Avec un métier manuel, ils doivent le gagner, cet argent, et il ne tombe pas du ciel. Comme ils s’étaient habitués à tout obtenir très vite, en étant soldats et surtout quand ils occupaient une meilleure place dans la hiérarchie, les maigres salaires que leur offrent certains métiers représentent un risque pour cette population. On observe 112

aussi une différence intéressante entre les hommes et les femmes démobilisés : les femmes se contentent de peu et se sentent plus vite intégrées grâce à leur travail. Mais même si on les accepte plus facilement que les hommes, on leur reproche tout de même d’avoir été parmi les soldats. Dans l’ensemble, la société rejette les démobilisés quand ceux-ci sont considérés comme des éléments qui peuvent mettre en danger la paix et la sécurité. » C’est précisément cela le deuxième facteur qui menace la réintégration : la stigmatisation des démobilisés. Dès qu’un incident se produit, on pointe tout de suite du doigt les anciens combattants – car sinon qui d’autre pourrait en être responsable ? « Quoi qu’il arrive en ville, les gens pensent que c’est de leur faute » poursuit Vital Mukuza. « Plus d’un démobilisé qui voulait sérieusement se réintégrer n’y est pas parvenu et est retourné dans les rangs militaires. C’est arrivé à deux jeunes qui semblaient pourtant bien intégrés après leur formation. Ils nous ont dit qu’ils ne supportaient plus de passer toujours pour des coupables. Et c’était le cas à chaque fois qu’il y avait un vol ou un viol. « On ne peut pas vivre comme ça » disaient ces jeunes. C’est un aspect que l’on oublie trop souvent, même parmi ceux qui œuvrent en faveur de la réintégration des démobilisés: la société n’est pas prête à réinsérer ces jeunes. » Les briques, pierres à la reconstruction de la paix  La formation professionnelle doit sortir des sentiers battus. Le CAPA l’a bien compris et aujourd’hui il compte une belle réussite à son actif dans le domaine de la réintégration des démobilisés. Cette histoire montre comment on arrive à des résultats avec un groupe cible difficile quand on est engagé, quand on a un concept ouvert et que l’on mène une analyse judicieuse. De plus, elle est la démonstration que la paix peut se reconstruire grâce à des choses simples et pas uniquement par le biais de conférences au sommet. Oui, le CAPA a joué un grand rôle dans la restauration de la paix en formant de nombreux démobilisés à la fabrication de briques. Tout commence en 2000, lorsque le CAPA s’intéresse à la fabrication de briques  ; il cherche des perspectives professionnelles qui pourraient convenir aux jeunes du milieu rural. Le CAPA prend donc 113

contact avec des artisans susceptibles de former des jeunes dans leur briqueterie et constate que de nombreux démobilisés travaillent sur ces sites pour apprendre le métier ou simplement pour aider. A quelque temps de là, le chargé régional pour l’Afrique Centrale de l’EED propose au CAPA d’insérer une section habitat dans le programme de la maçonnerie. L’amélioration du matériel de construction occupe le centre des discussions et le responsable de l’EED propose alors que le CAPA se fasse conseiller par un ingénieur du Togo qui avait étudié en Allemagne et qui avait déjà collaboré à un projet financé par l’EZE. Cette proposition encourage le CAPA à consolider ce secteur qui, par la suite, deviendra une référence. A ce moment-là, voyant les nouvelles possibilités qu’offre la fabrication de briques, le CAPA s’adresse aux jeunes démobilisés et leur propose d’apprendre à en fabriquer afin de les aider à se réintégrer de façon durable. Les membres de douze associations de briquetiers avec lesquelles le CAPA collaborait s’engagent à ses côtés pour former les démobilisés mais aussi pour les attirer vers ce métier. « Les démobilisés n’étaient pas faciles » se souvient Kahasha Kashombe, le responsable de cette formation.  « Au début, ils étaient difficiles, méfiants et ne voulaient rien entendre. Puis, peu à peu, ils ont appris à nous connaître et se sont familiarisés avec notre façon de travailler et, surtout, ils se sont rendu compte de ce que cette formation pouvait leur apporter. Jusqu’ici, nous avons formé 361 démobilisés et, l’avantage, c’est que maintenant nous pouvons leur envoyer d’anciens combattants se former chez eux.» Si l’apprentissage de la cuisson des briques est facile et rapide, cette activité rapporte ensuite un bon revenu supplémentaire à l’agriculture. En d’autres termes, c’est exactement ce qu’il faut aux démobilisés des villages qui piaffent d’impatience. Les démobilisés se sont vite intéressés à cette formation parce que le CAPA leur assure un soutien pour l’approvisionnement du matériel ainsi que la commercialisation de leurs produits. Le centre leur loue à bon prix le camion du CAPA pour le transport du bois et des briques. Cette activité collective leur convient aussi particulièrement bien, eux que l’armée avait habitués à fonctionner en groupe. Ces jeunes sont devenus de véritables entrepreneurs et gagnent bien leur vie.  Il s’agit là d’une réussite à tous les niveaux car chaque combattant 114

réintégré durablement dans la société est une pierre de plus à la construction de la paix. Le CAPA n’a pas seulement créé des activités et contribué – même indirectement- à la paix. Il a aussi participé au développement du milieu rural car la fabrication de briques dépend des gisements d’argile. Comme ceux-ci se trouvent dans les campagnes, des agriculteurs ont eu l’idée d’en faire une activité complémentaire. Résultat : 1415 personnes se sont formées ou perfectionnées dans la cuisson des briques. On a par ailleurs observé une autre conséquence qui n’a rien à voir avec les démobilisés ni avec la formation mais qui mérite d’être signalée : les conseils techniques fournis par l’ingénieur n’ont pas seulement permis d’ajouter la fabrication de tuiles à celle des briques, ils ont aussi eu un effet sur l’environnement : aujourd’hui, ce ne sont plus 50 mais 15 stères de bois qui sont utilisés pour la cuisson de 20 000 briques. Même s’il s’agit d’une petite contribution au respect de l’environnement, le CAPA a incité les briquetiers à être attentifs au reboisement des forêts.

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11. Qu’est-ce qui a conduit le CAPA au succès ? La question peut sembler étrange dans la mesure où de nombreux détails ont permis jusqu’ici de comprendre comment le CAPA y est arrivé. Cependant, il n’est pas inutile de s’arrêter un instant sur ces facteurs afin de les examiner dans leur contexte ou de les éclairer à partir de différents points de vue. On pourrait observer que ces facteurs ne correspondent pas forcément aux critères généralement connus comme des facteurs de réussite. Ou on pourrait aussi découvrir que certains de ces critères sont plus importants que ce qu’on pensait. Une vue d’ensemble paraît intéressante car elle permet de mieux comprendre l’effet de ces différents facteurs. Il se peut que ces facteurs concommitants soient déjà en soi un facteur de réussite. A travers cette vue d’ensemble, on verra aussi une différence  : certains éléments ont été en quelque sorte comme des conditions préalables à la réussite alors que d’autres n’ont été que des circonstances favorables. Différence importante. Enfin, dans ce chapitre, il faudra encore une fois rendre hommage de manière explicite aux forces, au courage et à l’engagement humains. Une réussite, c’est toujours la réussite d’individus    Il existe un adage dont le sens n’est pas toujours juste: « les hommes passent, les institutions restent.  » En clair, il serait plus important d’investir dans les institutions étant donné qu’elles « (per)durent ». Vu sous l’angle « juridique ou organisationnelle », cet adage est certainement fondé mais lorsqu’il est mis en lien avec le succès, il n’est plus tellement de mise. Ce ne sont pas les institutions en tant que telles qui garantissent la réussite mais bel et bien les hommes et les femmes qui les dirigent, qui les portent, qui les façonnent et qui les représentent. On ne peut donc pas passer à côté de la dimension humaine d’une institution. Même quand on a l’illusion de croire que le 116

développement organisationnel fait avancer „l’organisation“, ce n’est que partiellement vrai: une telle approche fait avancer les êtres humains qui se trouvent à ce moment-là dans cette organisation et qui collaborent, dans ces circonstances précises, pour atteindre un objectif qu’ils ont fixé. Il suffit parfois qu’une seule personne soit écartée pour que tout s’écroule. Certes, dans ce cas, ce ne sont peut-être pas de « bonnes » organisations mais ce fait constitue malheureusement une réalité humaine que l’on ne peut pas négliger. Cette réalité existe aussi au CAPA. Pendant de longues années, les réformes de la formation professionnelle ont été bloquées par l’institution responsable du CAPA, à savoir « l’Eglise ». Cette même Eglise existe toujours mais, aujourd’hui, son attitude n’est plus du tout la même qu’à l’époque. Ce n’est pas l’Eglise qui a changé mais les hommes et les femmes qui la composent, notamment en raison des changements intervenus naturellement au niveau de ses dirigeants. Un tel changement a aussi eu lieu au CAPA, ce qui a été extraordinairement fructueux pour le développement du centre car le nouveau directeur correspondait parfaitement aux exigences progressistes de la nouvelle conception. Quant à ce changement, il faut souligner qu’il est intervenu au «bon moment » . Si le directeur actuel est synonyme d’une dynamique progressiste, son prédécesseur a bien posé le fondement sur lequel cette réforme a pu se réaliser. Son style de gestion du personnel étant excellent, il a réussi à souder un noyau de collaborateurs engagés et motivés qui a persisté en temps de crise. Ces deux directeurs étaient les personnes adéquates qu’il fallait précisément à ces moments-là. Juste avant ou après, ils n’auraient probablement pas été les hommes de la situation. Que faut-il en retenir ? Que c’est d’abord l’engagement d’hommes et de femmes qui fait avancer une organisation. Ensuite que les dirigeants ne sont pas toujours des génies universels: vu à long terme, il peut y avoir différentes phases programmatiques dans une organisation qui exigent différents types de compétences ou différents styles de direction. Enfin, dernier point, le meilleur des concepts ne sert à rien s’il n’est pas appuyé par les hauts responsables d’une institution. Leur rôle et leur pouvoir de décision sont assez souvent sous-estimés et s’ils n’épaulent pas suffisamment leur institution, les résultats seront maigres voire inexistants. Quand il y a différents pôles décision117

naires et qu’ils défendent des positions contraires, la vie d’une institution se complique.  Le CAPA en sait quelque chose. L’engagement est parfois plus important qu’une bonne planification Le profane ne s’est peut-être pas rendu compte de l’incongruité du titre de ce chapitre ou alors il l’approuve sans réserve. Du côté des experts en développement, surtout ceux haut placés, on sera certainement réticent à cette idée. Actuellement, la planification est sur toutes les lèvres comme l’engagement l’avait été au début de l’aide au développement. Il est vrai que l’engagement seul ne peut pas toujours garantir la qualité d’un projet surtout lorsque celui-ci grandit. Cependant, la planification ne doit pas non plus être placée sur un piédestal. Dans le cas du CAPA, ses réussites reposent essentiellement sur l’engagement car la « planification » en tant que telle a toujours été assez simple et ne satisferait probablement pas aux exigences de certains planificateurs en développement. Disons qu’elle a été simple « sur le papier ». Car bon nombre d’organisations déposée savent mieux planifier dans la tête que sur papier. Les missions religieuses en sont des exemples éloquents.  Pourquoi l’engagement est parfois plus important que la planification pour une organisation ? Simplement parce que si ses collaborateurs sont engagés, il est facile de les former à une bonne planification. Cette logique, on ne peut pas la renverser car l’engagement ne s’apprend pas. Par ailleurs, il existe beaucoup d’organisations qui réalisent des planifications exemplaires mais dont les résultats sont faibles par rapport au temps investi et aux coûts administratifs élevés qu’il implique. Ce chapitre ne doit pas être compris comme un plaidoyer contre la planification mais simplement comme l’appréciation d’une notion en perte de vitesse depuis que le Nord a exigé de professionnaliser la coopération. Si les experts du Nord ont perdu l’habitude de parler d’engagement - un terme devenu un peu louche - ce n’est pas une raison pour le déprécier. Au Sud, c’est vrai, les collaborateurs locaux 118

sont de plus en plus professionnels et, face aux exigences du Nord, ils renoncent également à parler d’engagement. Conséquence : les qualités personnelles qui guident l’humain dans son travail disparaissent derrière des demandes parfaitement formulées. Au CAPA, la dimension humaine n’a jamais disparu. Elle a généré sa cohésion, elle a garanti sa continuité pendant 15 années de crise et de guerre, elle a renforcé la formation alors que d’autres centres la réduisaient ou fermaient leur porte. A l’époque où beaucoup de gens fuyaient le Kivu (et parmi eux certains consultants locaux), le personnel du CAPA poursuivait son travail. Même en milieu rural où le danger était très grand : là, on pouvait facilement se faire attaquer, tomber dans une embuscade, être enlevé ou tué. Le CAPA, malgré tout, était bien présent. Peu de gens sont capables d’en faire autant. Car dans le fond, pourquoi devrait-on s’exposer à de tels risques pour former quelques jeunes ou artisans ? Et pourquoi devrait-on mettre sa vie en jeu pour défendre un centre professionnel ou pour tenter de récupérer un véhicule dérobé par les milices ? La réponse ne peut que s’articuler autour de l’engagement, cet engagement qui donne du sens aux actes et lie la personne à l’institution qui l’emploie. Les événements décrits ci-après en donnent un aperçu. Lorsque la guerre de libération de Kabila a atteint Bukavu, les pillages ont pris une ampleur désastreuse. Une meute de pillards s’est abattue sur la région, meute composée des soldats de l’armée de Mobutu, de miliciens et même parfois de civils. Tout le monde se méfiait de tout le monde. Que n’a-t-on pas perdu dans les organisations locales et internationales ! Ordinateurs, téléphones, matériel de bureau, machines, véhicules, etc. Seul le CAPA n’a pas été pillé. Un collaborateur raconte : « Un jour, des pillards passaient de maison en maison dans la rue où se trouve le CAPA. Parmi eux, il y avait 2 finalistes du CAPA en mécanique auto. Ont-ils eu des scrupules ? Toujours est-il qu’ils ont informé un agent du CAPA que l’école allait être la cible des pillards. Aussitôt, un petit groupe de collaborateurs et d’apprentis s’est réuni pour mettre en place une stratégie de défense : trois finalistes allaient se mêler au groupe de pilleurs afin de les dérouter et leur dire qu’il n’y avait aucune valeur au CAPA. Quant aux autres, ils ont élu domicile dans les locaux du CAPA afin d’assurer une surveillance de jour et de 119

nuit. Nos femmes venaient tous les jours nous apporter de la nourriture dans d’immenses corbeilles qui, en réalité étaient à moitié vides. Le but, c’était de faire croire que le CAPA était surveillé par beaucoup de monde. Résultat : les pillards ont passé leur chemin ! A quelque temps de là, le CAPA a de nouveau été menacé de pillage. Cette fois, c’est l’un de nos finalistes qui a eu une idée géniale. Comme il avait servi dans l’armée, il connaissait quelques trucs et il nous a montré comment faire semblant d’avoir des armes : à l’aide de bambous remplis d’essence, nous avons simulé des coups de feu qui ont fait fuir les voleurs, persuadés que le CAPA était gardé par des hommes armés. C’est de cette manière que les pillards ont été chassés à deux reprises. En ce temps-là, la GTZ possédait 32 véhicules pour son programme concernant le Parc National. Après les pillages, il n’en restait que deux... ceux qui étaient dans le garage du CAPA. » Deux ans plus tard, une autre histoire incroyable s’est produite et montre encore une fois à quel point l’engagement est très fort au sein du CAPA. Il faut souligner le courage de certains, courage dont peu de gens savent faire preuve. Vital Mukuza, l’actuel directeur du Capa (qui a l’époque était le comptable), a risqué sa vie pour récupérer un véhicule dérobé par des rebelles. Risquer sa vie pour sauver ... le véhicule de service ! « Alors que les séquelles de la guerre d’octobre 1996 étaient encore perceptibles, des hostilités ont recommencé en 1998. Le 31 juillet, soit un jour avant le déclenchement de la deuxième guerre, un ancien coopérant allemand loue la seule voiture du CAPA pour aller à Uvira dans le cadre d’une activité caritative. Là, des rebelles volent le véhicule qui venait d’être acheté avec des fonds de l’EZE. Mon sang ne fait qu’un tour et je pars immédiatement pour tenter de le récupérer mais, arrivé à Uvira, pas trace de ce véhicule. « Elle serait du côté de Fizi » me dit-on. Aussitôt, je me remets en route vers cette localité située à plus d’une centaine de kilomètres de là. En chemin, je tombe dans une embuscade tendue par les belligérants Mai Mai qui m’enferment dans leur camp trois jours durant.

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Pendant ma captivité, j’assiste à des scènes d’une terrible cruauté : les otages sont fouettés, les femmes violées alors que d’autres sont tout simplement exécutés. Si je suis quelque peu épargné, c’est grâce aux 100$ que je remets discrètement au commandant. Mais les scènes barbares que je vois, jamais je ne pourrai les oublier. Trois femmes sont violées sous mes yeux. Les rebelles obligent les femmes à choisir entre perdre un organe, principalement un sein, un pied ou une main, ou être violées par six combattants et ensuite accepter le mari que le commandant lui attribuera. Ou mourir. Je vois également comment deux hommes soupçonnés d’être des éclaireurs du camp ennemi se font couper une main avant d’être chargés d’apporter un message à leur état-major. Plus tard, on me fait comprendre que je vais être présenté au général du mouvement Mai Mai  : on veut faire de moi un secrétaire et, peut-être par la suite, un ministre. Mais le 3e jour, on informe le commandant que le camp sera attaqué. Cela signifie que tous les civils capturés doivent d’abord être soit tués soit déplacés à Fizi où se trouve le quartier général. Le commandant me confie à l’un de ses gardes du corps pour me conduire à Fizi où je pourrai voir les véhicules volés qui étaient cachés làbas. En chemin, nous faisons une halte dans un temple protestant où se déroule un culte. Eberlué, je vois 17 Mai Mai en train de chanter dans le chœur, leurs armes déposées à leur côtés. A la fin du culte, les choristes ont repris leurs armes et sont partis. Arrivés enfin à Fizi, la déception est grande de ne pas trouver la voiture du CAPA parmi les véhicules cachés. Et voilà que je me fais de nouveau arrêté, cette fois pour espionnage. Après plus de quatre heures de détention, je suis identifié par des documents de l’Eglise et je retrouve la liberté. Mon garde du corps et moi, nous repartons à pied, nous grillons du manioc au bord d’un champs et dormons en plein air, pas rassurés du tout. Le lendemain, je croise un cycliste qui, moyennant 10$, m’emmène jusqu’à Baraka. Même si le vélo n’a pas de porte-bagage, je suis soulagé de ne pas devoir marcher car l’un de mes pieds est enflé. Finalement, le retour à Bukavu s’est déroulé sans encombre mais on m’a reproché d’avoir pris trop de risques. Au CAPA, on se préparait déjà à ne plus me revoir vivant. Certains collègues se sont moqués de moi : on ne sacrifie pas sa vie pour une voiture de service ! Même si je suis assez courageux, j’ai juré de ne plus me relancer dans pareille aventure. »

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Au rythme du temps: le développement comme processus Il y a quelques années à Berlin, un symposium a été organisé par la GTZ en collaboration avec l’hebdomadaire allemand Die Zeit. Thème de cette rencontre: la signification du facteur temps dans la coopération. Thème intéressant car c’est un facteur souvent sous-estimé qui ne bénéficie pas de l’attention qu’il mérite. Si le développement est avant tout un processus, c’est seulement ces quinze dernières années que beaucoup de planificateurs en développement en ont pris conscience. Mais bon nombre d’entre eux n’ont pas encore saisi que ce processus peut être très lent et qu’au lieu de le talonner, il vaudrait mieux suivre son rythme. Si les œuvres d’entraide des Eglises semblent l’avoir mieux compris, c’est probablement parce que, sur cet aspect, elles posent un autre regard sur le développement, un regard qui se focalise davantage sur l’être humain et son développement. Quand on sait que le développement personnel se déroule lentement, on fait plus facilement preuve de patience lorsqu’on est confronté à des projets de développement. Les missions religieuses sont un exemple éloquent à cet égard : elle ne mesurent pas le développement en années mais en décennies. Certes, de plus en plus, les Eglises en Allemagne sont aussi sous pression car beaucoup de programmes sont subventionnés par l’Etat ; dès lors, l’Etat et d’autres bailleurs de fonds de l’Eglise attendent des résultats à court terme et pour le moins durables. Si cette exigence de prouver les effets d’un programme de développement paraît parfaitement correcte, les bailleurs la lient malheureusement à un paramètre fatal : le temps. L’impact doit être rapide, selon leur logique. Ce qui fait qu’aujourd’hui, dans la lutte pour obtenir des financements, c’est souvent l’aide d’urgence qui gagne. Avec un but et une procédure d’un tout autre ordre que le travail de développement, l’aide d’urgence peut facilement prouver des effets rapides. Or paradoxalement, c’est justement l’aide d’urgence qui n’arrive pas à développer des effets à long terme. A propos du facteur temps, on pourrait l’aborder à partir d’une hypothèse provocatrice basée sur l’expérience du CAPA : la crise qui persiste à l’est du Congo a favorisé le développement des réformes. Hypothèse audacieuse ? Pas forcément. Cette idée vient du fait qu’avec la crise persistante, personne à l’extérieur n’a osé réclamer des résul122

tats rapides. Qui peut exiger qu’un concept se concrétise rapidement et garder sa conscience tranquille sachant que le travail est continuellement interrompu par des événements guerriers ? Ce contexte de crise a néanmoins permis au CAPA de s’engager dans une réforme en s’y intégrant et de grandir avec elle au lieu d’être propulsé par elle. Une chance, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Ici, une précision importante s’impose afin de couper court à toutes fausses interprétations: cet argument ne justifie en aucun cas la guerre ! Il vient seulement étayer la signification du facteur temps. Un consultant africain très sage et compétent avait dit un jour : « la plus grosse erreur de l’aide au développement, en Afrique, c’est de ne pas prendre en considération le rythme de la vie, du développement de l’homme.». Dans les faits, on conçoit souvent des programmes de manière abstraite, on fixe des objectifs dans le contenu et dans le temps et on attend qu’ils soient menés à terme si possible de façon linéaire. En général, les experts qui travaillent dans le cadre de tels programmes suivent ce schéma parce qu’ils sont d’accord ou par obligation. Cette tendance ne s’observe pas que dans la formation professionnelle ; des experts tentent de faire avancer des réformes souhaitées avec un calendrier dans la tête et des modèles préfabriqués en poche. Dans le cas du CAPA, la consultante de FAKT aurait pu « promouvoir » avec détermination le modèle de formation duale ou aurait pu talonner la réforme dès le début. Mais brûler les étapes n’apporte pratiquement rien, du moins pas une réussite que l’on souhaite durable. En tant que bureau de consultants proche des Eglises, FAKT s’inspire de la notion de processus, travaille de manière participative et ne tient pas particulièrement aux solutions rapides. On sait qu’il arrive que des propositions et des concepts donnent l’impression d’être acceptés mais, sur place, leur application et leur efficience restent douteuses. L’exemple de la réduction de la durée de la formation des femmes le montre clairement. Dans ce cas, la consultante avait réellement fait pression. Avec quel résultat ? Le CAPA a fait semblant d’accepter l’idée et de l’appliquer mais en réalité, il ne l’a pas fait. A ce moment-là, le CAPA n’était tout simplement pas mûr. C’était une question de temps... Quand on laisse le temps à une organisation ou à une institution de faire ses propres expériences et que l’on prend son temps pour 123

l’accompagner – sobrement mais à long terme – les résultats se feront davantage attendre, des erreurs seront commises et des détours seront inévitables. Mais en fin de compte, l’aboutissement sera plus authentique. C’est ainsi que le CAPA s’est construit le socle robuste sur lequel il se dresse aujourd’hui. Son concept, c’est lui-même qui l’a élaboré et l’institution ne va pas s’écrouler lorsque le conseil externe sera supprimé. De la solidarité en temps de crise Le propos du chapitre précédent évoquait la patience des partenaires du Nord qui encouragent un processus de réformes et de développement. A la patience s’ajoute aussi la solidarité. Tout au long des années de crise et de guerre, le CAPA a toujours souligné l’importance de la solidarité extérieure. Cette solidarité s’exprimait de différentes manières : par un soutien moral, par la poursuite du financement de l’EED, par des visites sur place et par la continuation des missions de consultation. Ne se sentant pas délaissé durant ces temps difficiles, le partenaire du Sud a été encouragé à poursuivre sa tâche. Malheureusement, beaucoup d’organisations d’aide au développement interrompent leur travail en temps de crise – c’est alors l’aide d’urgence qui prend la relève. Du point de vue du Nord, c’est compréhensible : il s’agit d’une question de sécurité et de la conviction largement répandue que le fait d’investir des moyens financiers dans un contexte de crise est synonyme de gaspillage d’argent. Il est vrai que parfois le développement est impossible dans une région en crise mais pas toujours. Le CAPA le prouve. Au Congo, il existait un autre phénomène à cette époque qui épuisait les bailleurs de fonds en Allemagne, au point de vouloir tout abandonner : le projet « champignon ». C’est le collaborateur d’une grande organisation humanitaire qui avait ainsi baptisé des demandes de financement qui avaient atterri sur son bureau: des projets fictifs que des Congolais rusés essayaient de faire passer, en ces temps difficiles, afin de garder la tête hors de l’eau. Mais ces impostures ont eu un effet particulièrement négatif chez les bailleurs de fonds allemands. Beaucoup n’avaient qu’une envie : fuir cette région de « filous » et ne 124

plus entendre parler du Kivu. Même la consultante avait de moins en moins envie de s’y rendre, surtout après avoir été elle-même victime de ces pratiques malhonnêtes. Sans parler des dangers que présentait ce contexte de guerre. De retour en Allemagne, malgré tout, elle a recommandé à l’EED de ne pas faire comme les autres organisations et de continuer à financer au moins le CAPA. Finalement, l’EED s’est laissé convaincre : les collaborateurs engagés et honnêtes du CAPA n’avaient pas à en payer le prix. L’EED a donc maintenu son soutien et l’a financé même dans les pires moments de crise. De la clarté du partenariat Solidarité d’un côté, clarté de l’autre, ces deux éléments doivent peser de manière égale dans la balance. Si le CAPA a conservé la confiance et le soutien du Nord (au-delà des projets troubles décrits plus haut) il y a tout de même eu des moments où il a fallu mettre les points sur les i ! Le premier incident sérieux qui n’est pas resté sans conséquences a été l’affrontement entre les intérêts de l’Eglise et la mise en route de la réforme du CAPA. Le coopérant allemand qui avait dirigé le CAPA de 1988 à 1993 avait préparé et formé le secrétaire et comptable de l’époque, Fidèle Ndivito, en vue de prendre la direction de l’institution. Cet homme représentait une garantie pour la réforme dont la mise en oeuvre et le suivi allaient nécessiter toutes ses compétences. Mais Fidèle Ndivito fut rejeté par le cercle local de l’Eglise pour des raisons ethniques. On ne voulait pas de « quelqu’un comme ça » à la direction. Parce qu’il ne pouvait pas accepter un tel motif, le coopérant a décidé de contre-attaquer et a menacé de faire fermer le robinet financier allemand si l’Eglise nommait un futur directeur qui n’aurait pas les compétences requises. Avant même de rentrer chez lui, il est intervenu en haut lieu afin que Fidèle Ndivito prenne la direction du CAPA. C’est grâce à la ténacité de ce coopérant que la réforme a pu suivre son cours, même si elle a été lente et souvent interrompue. Lorsque ce coopérant est rentré en Allemagne, l’opposition à la réforme, sur place, a repris du poil de la bête. Vis-à-vis de l’extérieur, on s’employait à suivre les consignes alors qu’en réalité, des représen125

tants locaux de l’Eglise bloquaient tout ce qu’ils pouvaient pour embêter ce nouveau directeur qui leur avait été imposé. Sans sourciller, ils ont fait en sorte d’ignorer des accords qui pourtant engageaient les partenaires du Nord et du Sud. L’accord principal entre l’EZE, qui financait le CAPA, et l’Eglise, en tant que partenaire local, concernait le terrain sur lequel se trouvait le CAPA mais aussi l’Eglise qui en occupait bien la moitié avec ses bureaux et ses activités. L’Eglise s’était engagée à remettre au CAPA la totalité du terrain pour que des activités de formation puissent s’y réaliser. Mais cette contrepartie se faisait attendre. Lorsque les missions de consultation ont commencé en 1995, la consultante arrivée sur place a estimé que cette situation ne pouvait plus durer. Après de longues discussions infructueuses avec les responsables locaux de l’Eglise qui ne s’étaient pas gênés de montrer leur indifférence et leur pouvoir, la consultante a finalement utilisé les grands moyens, comme son prédécesseur: elle a recommandé à l’EZE de bloquer le financement tant que l’Eglise ne se conformerait pas à ses obligations. Par la suite, la consultante a grandement gagné en impopularité mais sa tactique a fonctionné ! En 1998, l’Eglise a déménagé et a remis le terrain au CAPA, comme prévu. Ces deux exemples ne doivent pas laisser penser que la confrontation et la menace sont de bonnes solutions aux yeux des auteurs de ce livre. Mais dans certains cas, il n’y a pas d’autres voies possibles. Au Nord comme au Sud, la position des partenaires doit être claire. Une organisation du Nord qui s’engage dans un partenariat institutionnel et financier le fait en supposant qu’il s’agit bien d’un véritable partenariat. Jusqu’où doit ou devrait aller la tolérance quand on se rend compte que l’autre se comporte peu ou pas du tout comme un partenaire ? Investir dans une bonne conception en vaut la peine On l’a vu, le meilleur des concepts et l’approche la plus sensée ne servent à rien si les responsables ne l’épaulent pas ; à l’inverse, cela ne signifie pas qu’une réussite puisse se produire sans bonne conception. Qu’est-ce qu’une bonne conception  ? Une bonne conception, dans l’aide au développement, doit avant tout être utile. Elle doit profiter aux gens, améliorer leurs conditions de vie, réduire les injusti126

ces, redonner confiance aux marginaux et juguler la pauvreté. Un bon concept doit se différencier d’un moins bon par sa pertinence et par la portée de ses effets. Il se reconnaît aux effets qu’il déploie pour autant que les autres paramètres essentiels comme le financement et l’engagement des responsables existent. Car comme le cas du CAPA l’a montré, il peut arriver qu’une bonne conception soit bloquée, faute de conditions préalables correctes. C’est ainsi que la réforme a été élaborée dans les grandes lignes au début des années 90 mais qu’elle est restée longtemps lettre morte. C’est seulement en 1998 que le processus s’est concrétisé et ce n’est qu’à partir de 2000 (dix bonnes années plus tard) qu’il a commencé à porter ses fruits. La conception de la réorientation a été décrite dans les chapitres précédents. Toutefois, il n’est pas inutile ici de résumer les éléments essentiels en essayant d’éviter les répétitions. L’élément-clé du nouveau concept de formation du CAPA était et reste axé sur l’emploi. En effet, avec leur formation, les jeunes doivent gagner leur vie. Cela signifie qu’il faut être attentif à deux facteurs : le marché et les caractéristiques des personnes à former. Dès lors, les deux éléments porteurs d’un bon concept de formation professionnelle sont l’analyse et la flexibilité. L’analyse du marché permet de déterminer la demande alors que l’analyse des besoins en formations détermine ce qui peut être entrepris afin que les différents groupes cibles aient accès à la formation et à l’emploi. La flexibilité, elle, est une garantie : elle donne au programme la capacité de s’adapter en permanence à la réalité. Cette souplesse vaut pour tous les domaines : la stratégie, la planification des activités, l’offre de formation, la méthodologie et le personnel. Etant donné que la flexibilité est une attitude, elle ne peut pas être planifiée et ne peut donc pas figurer « sur le papier ». Et puisqu’elle n’est pas une méthode ni un instrument qu’on apprendrait à appliquer, elle paraît moins importante. Cependant, une conception souple est plus exigeante et plus difficile à réaliser qu’un plan standard. Elle comporte peu de certitudes, ses prévisions ne sont pas linéaires et ses imprévus doivent être en quelque sorte « prévus ».... eh oui, c’est un peu paradoxal ! La qualité de la consultation externe devient aussi un facteur important pour la réussite. Une organisation qui se lance dans une nouvelle conception sera aux prises avec ses vieux schémas et se sentira 127

vite déstabilisée. C’est pourquoi il est important dans ce processus que l’appui de la consultation externe soit assuré, « le temps qu’il faudra ». Les collaborateurs du CAPA l’avaient remarqué au début : « il n’y a personne au Congo qui fait ce que nous faisons. Nous nous sentons seuls. » La consultante a suivi le CAPA plus de 12 ans à intervalles de 2-3 ans mais toujours en tant qu’interlocutrice sûre. La proximité rend crédible Un élément de réussite se trouve certainement aussi dans le fait de rester à « proximité » des groupes cibles. Comme on l’avait écrit à propos de la valorisation du secteur artisanal, le CAPA est très proche de ses groupes cibles : on y accepte toute personne, qu’elle soit difficile, vieille ou mal vue par la société et on essaye de lui parler dans son langage, de s’approcher de sa pensée, de suivre sa façon d’être. Même si cela devrait paraître « normal » dans l’aide au développement, ce n’est pas toujours le cas. Bon nombre d’organisations n’arrivent pas à trouver cette proximité, elles adoptent plutôt une attitude de supériorité qui empêche une vraie communication avec ces groupes cibles. Au CAPA, cette proximité se reflète aussi dans la politique du personnel. On a fait allusion, ici et là, au fait que le CAPA tient à avoir et à garder les formateurs qu’il a pu en quelque sorte « recupérer », par exemple des ex-combattants qui excellent dans leur métier. C’est une stratégie pertinente et une pédagogie convaincante. Ainsi par exemple, des apprenants ex-combattants acceptent vite « l’un des leurs », se sentent à l’aise avec lui et apprennent mieux. En plus, un tel formateur leur sert de modèle à suivre. Une telle politique demande d’avoir de la confiance en ces jeunes « hors normes » avec un passé difficile. L’histoire de Désiré l’illustre parfaitement bien. Un ancien chercheur d’or devenu formateur des menuisiers du CAPA „Je suis né au début de l’année 1970, j’ai fait mes études primaires et secondaires jusqu’en 2e C.O. En 1989, la vie devenait dure et tout le monde cherchait un autre moyen de vivre. Les jeunes valides ont déserté le vil-

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lage pour aller chercher l’argent dans la forêt où l’on creusait pour trouver de l’or. J’ai fait la même chose. Nous sommes allés dans des carrières où il fallait travailler dur la terre : creuser, dévier le parcours d’une grande rivière, déplacer des grosses pierres pour trouver de précieux grains de sable. La vie était presque plus dure qu‘avant car l’argent ne venait pas comme on le croyait. Et on le dépensait très vite dans ce milieu des mines. Là, régnaient toutes sortes de vices, les drogues, l’alcool, les femmes prostituées. J’ai fait 10 ans là bas mais le temps passait comme s’il n’appartenait pas à la vie. En 1998, je suis revenu dans ma famille, plus âgé, aussi pauvre qu’avant et épuisé. Je n’avais plus de force, j’étais dégoûté de la vie. Un frère m’a conseillé d’aller solliciter une place au CAPA. Là je fus inscrit en menuiserie. Pendant 2 ans, j’ai suivi les cours théoriques et pratiques. La formation s’étant terminée, je suis rentré dans mon village à 40 km de la ville de Bukavu où j’ai fait la pratique du métier mais aussi la formation de quelques jeunes du village. Le CAPA m’accompagnait en conseils comme finaliste. Depuis 2005, le CAPA m’a pris comme formateur. Maintenant je forme aussi les autres menuisiers et je gagne ma vie. J’ai déjà une femme que j ‘ai dotée moi-même avec l’argent que je gagne grâce à mon métier.

De l’avantage d’un Etat peu présent Ce chapitre s’attarde sur un paradoxe semblable à celui selon lequel le contexte de guerre a « favorisé » la réforme du CAPA. Ici, il est question de l’absence de l’Etat. Lorsqu’une réforme est mise en œuvre, tôt ou tard on a affaire au ministère concerné. Les écoles publiques dépendent du ministère et les écoles privées sont tenues de se soumettre à des programmes nationaux de formation afin que leurs diplômes soient reconnus. Les expériences au niveau international ont montré jusqu’ici qu’un ministère représente souvent un obstacle aux réformes. Ceci est dû au fait que les écoles professionnelles dépendent souvent du ministère de l’éducation, lequel n’a que peu ou pas de compréhension pour les particularités de la formation professionnelle, notamment en ce qui concerne l’importance du marché, le poids de la formation pratique ou la collaboration avec le secteur privé. Au Congo, les autorités ne prenaient pas leurs responsabilités et ne s’intéressaient pas le 129

moins du monde à ce qui se passait dans chaque école. Le CAPA était donc relativement libre de mener ses expériences. Lorsque le ministère est allé voir le CAPA de plus près pour vérifier ses diplômes, celui-ci avait déjà tellement avancé dans sa réforme qu’il a pu surmonter les oppositions (Chapitre 5). Qui sait si le CAPA aurait été capable d’amorcer un tel tournant si le système éducatif avait été plus actif mais aussi plus dur et inflexible comme dans d’autres pays ? Evitons une fois de plus les malentendus : il ne s’agit pas ici d’ignorer la signification de l’Etat et de minimiser ses responsabilités. Il s’agit de réelles résistances à la réforme de la formation professionnelle qui, dans un cas, sont plus faciles à surmonter, moins dans l’autre. Il s’agit aussi d’un système sclérosé qui n’admet pas qu’une réforme vienne de la base et qui, par conséquent, l’étrangle. L’argument ici ne consiste surtout pas à dire «moins l’Etat est présent, mieux c’est ! » et que ce serait un préalable au succès. Ce contexte quelque peu paradoxal a simplement favorisé la réforme. C’est ainsi que le CAPA a pu semer les graines de la réforme, les faire pousser sans encombre et les voir grandir. Ainsi le CAPA et sa réforme représentent aujourd’hui un excellent partenaire de l’Etat pour le développement de la politique de la formation. Ouverture et prédisposition au changement : éléments-clés de la croissance L’ouverture, dans l’aide au développement  ? Pourquoi un élément aussi «  banal  » devrait-il être cité parmi les facteurs de réussite  ? Les acteurs et les partenaires de l’aide au développement ne sont-ils pas forcément ouverts  ? En principe, le développement ne peut se concrétiser que s’il y a changement. Oui, mais pour autant que l’on soit disposé à voir les choses autrement, à les examiner sous un nouveau jour. Mine de rien, cela requiert une grande ouverture ! Dans les faits, on voit parfois que l’exigence et la réalité s’écartent l’une de l’autre. Les belles promesses – et elles sont nombreuses – se font souvent du bout des lèvres et la réalité n’est pas toujours ce qu’elle est censée être. Beaucoup de facteurs empêchent l’ouverture et la prédisposition au changement, par exemple les habitudes, le man130

que de compétences, la peur, l’absence de flexibilité ou encore les intérêts des uns et des autres. Il n’est pas rare que ces facteurs poussent à se protéger, consciemment ou non, avant même le début de la démarche. On sait ou on devine ce que le changement implique et l’on craint ses conséquences (ou on ne veut sciemment pas les atteindre). Alors on bloque ce qui pourrait obliger à tolérer le changement et on ne se laisse pas embarquer dans la nouveauté. L’ouverture – la vraie – implique davantage de compétences, d’aplomb, de conscience de soi et de courage. Qui a dit que l’ouverture est un élément « banal » ?... L’exemple suivant concerne le directeur actuel et montre comment l’ouverture peut se concrétiser. Comptable diplômé puis plus tard expert-comptable, Vital Mukuza soulignait, au début de ses activités, l’importance de la comptabilité. Tous les artisans et toutes les artisanes dont s’occupait le CAPA, de la ville ou du milieu rural, avec ou sans scolarité, devaient tenir une comptabilité ou au moins un cahier de caisse. Les animateurs du CAPA leur remettaient alors des fiches à remplir pour leur prochaine visite. Comme la plupart des organisations qui travaillent dans le secteur artisanal, le CAPA était persuadé que ce cahier de comptes et ces fiches étaient absolument nécessaires à la réussite d’un artisan ou d’une artisane. Mais la consultante externe qui avait une longue expérience avec les artisans africains avait remarqué que cette exigence représentait une surcharge pour la plupart d’entre eux. Un pénible gagne-pain et une grande famille laissent peu de temps pour s’occuper d’un cahier de comptes et le remplir de A à Z avec une minutieuse régularité alors qu’il faut lutter quotidiennement pour survivre. Résultat : on prend vite du retard et l’exercice (pour qui de surcroît ne jongle pas facilement avec les chiffres et les lettres) devient un supplice. La consultante a donc plaidé pour une forme de gestion financière plus flexible et mieux adaptée. Elle a conseillé de ne pas trop exiger des artisans, proposition qui n’a cependant pas été bien accueillie par le comptable. Comme les discussions pour trouver une solution n’aboutissaient pas, l’experte a finalement essayé une autre voie pour réussir à convaincre. Elle a lancé l’hypothèse provocatrice que les membres des ONG qui imposent la comptabilité aux artisans n’ont eux-mêmes jamais tenu une comptabilité, par exemple des dépenses de leur foyer. Et, en plus, elle a ajouté qu’elle était persuadée qu’ils ne seraient même pas capables de tenir 131

des cahiers et encore moins de les remplir en permanence. La provocation était de taille ! Sans en parler à personne, Vital Mukuza a décidé d’accepter ce défi... pour prouver le contraire, bien sûr. Seulement voilà, quelle surprise ! Sa femme qui devait tenir un cahier des comptes du ménage n’a résisté que deux mois. Lui, le comptable, il a jeté l’éponge après 4 mois ! Cette épreuve inhabituelle mais parlante a ouvert le chemin à une tout autre orientation de l’appui à la gestion. Par la suite, le CAPA a analysé son mode de faire et a dû admettre qu’effectivement le 98% des artisans remplissait fiches et cahiers de caisse au moment de la visite de l’animateur. Le CAPA a reconnu que la tenue d’une comptabilité classique n’était pas le moyen adéquat pour les petits métiers et que l’on avait gaspillé du temps et de l’énergie dans une formule qui n’apportait rien. Après une analyse objective et une remise en question de cette pratique, on a admis que les artisans arrivaient à diriger leur petite entreprise avec leur propre système. Ainsi, une méthode adaptée et flexible a été élaborée, méthode qui visait d’abord la compréhension des mécanismes d’une entreprise et qui reposait sur une véritable interaction intégrant le savoir informel des artisans. Au lieu de donner des instructions de comptabilité formelle, des thèmes commerciaux tels que pertes et profits, calcul des coûts, réserves ou séparation entre activité professionnelle et famille étaient discutés avec les artisans sur la base d’exemples concrets. Cet exemple montre que l’ouverture n’est pas synonyme d’ « acceptation immédiate». Ce qui est important, c’est d’appréhender les choses d’un autre point de vue. C’est déjà un pas en avant même si le changement ne suit pas immédiatement. Se lancer dans les défis Quand on ose s’ouvrir au changement, les défis ne manqueront probablement pas. Si un nouveau concept doit être expérimenté ou si on veut s’adresser à un groupe cible difficile ou si on souhaite mettre en place de nouvelles structures ou encore si on veut expérimenter une nouvelle formation, les défis d’ordre pratique apparaissent. Les processus n’avancent pas comme prévu, les choses vont de travers ou les projets se montrent soudain irréalisables. 132

Des organisations avec une approche rigide ou des personnes dont le credo est de tout planifier minutieusement n’aiment pas cette sorte de « défis » car elles en déduisent que le projet a été mal pensé ou mal conçu. Mais la vie est-elle une ligne droite ? N’y a-t-il pas toujours des contrariétés même si on croit avoir pensé à tout ? Donc mieux vaut songer aux contingences dès le début  ! L’avantage  ? Moins de stress face à l’imprévu et surtout une plus grande ouverture d’esprit, élément essentiel pour réagir vite et trouver des solutions adéquates. Voici l’exemple d’une approche dont le CAPA n’avait absolument pas prévu le dénouement. Rappelons que la formation des démobilisés était un énorme défi pour le CAPA qui se demandait souvent s’il ne fallait pas tout simplement jeter l’éponge. Finalement, cette entreprise risquée a été sauvée car le CAPA a décidé de l’affronter. C’est le directeur qui, une fois de plus, a fait preuve de sagesse et qui a réussi à faire face à une situation difficile grâce également à son esprit d’improvisation. Gari a été le premier à défier cet esprit d’improvisation. Gari avait été démobilisé par l’armée et s’était présenté au CAPA pour apprendre le garnissage de meubles. Gari avait été commandant et avait combattu pendant des années. Comme il était habitué à avoir tout tout de suite, il voulait pratiquer son nouveau métier sans même passer par la formation. « Six mois ? Jamais ! Il ne faut pas plus d’une semaine pour apprendre à garnir un meuble. J’y arrive même en deux jours » disait-il à qui voulait l’entendre. Impossible de le raisonner. Le directeur du CAPA n’a pas essayé de lui faire comprendre que ce qu’il voulait était impossible mais il a fini par se prendre au jeu. « Ok », dit-il au jeune, « voyons si tu es capable de fabriquer des meubles de salon pour moi en une semaine ! » Et il lui a mis à disposition le matériel nécessaire. Gari s’est empressé de se mettre au travail et, trois jours plus tard, le directeur est venu le voir. « Alors, mes meubles, sont-ils bientôt prêts ? » Gari transpirait « Hum, non j’crois pas, il me faut encore deux semaines » Le directeur n’a rien dit et s’en est allé. Il est revenu une semaine plus tard. « Et maintenant ? » Les deux semaines étant passées, Gari était très embarrassé. « Je crois que j’ai besoin encore de ... quatre semaines » dit-il avec une toute petite voix. Finalement, il aura mis quatre mois pour terminer le travail. La tactique du directeur a été payante : elle a montré au jeune que la formation prend du temps. Si le directeur ne s’était pas lancé ce défi, il est certain que le jeune serait parti. Qui sait où ? Peut-être de nou133

veau dans les rangs armés. Aujourd’hui, Gari fait tout pour convaincre les anciens combattants d’apprendre un métier et, surtout, d’être patient. De courageuses décisions sont parfois nécessaires Dans l’histoire du CAPA, il a fallu actionner à plusieurs reprises le bon aiguillage pour mettre en marche le processus de réforme, l’encourager à trouver son rythme pour enfin le voir s’accélérer. Chaque aiguillage représentait une sorte de test  pour un responsable: avait-il le courage, la ténacité et l’engagement nécessaires pour défendre l’idée d’un projet et le mener à terme ? Et était-il suffisamment convaincu de sa justesse pour le défendre courageusement et arriver à le réaliser ? Les obstacles liés à ces aiguillages sont presque toujours d’ordre institutionnel et touchent des directeurs, chefs de projets ou autres dirigeants bloqués par leur organisation. Ce livre ne peut et ne veut vanter aucune recette, il veut simplement montrer qu’il est possible de surmonter des résistances institutionnelles. Car des hommes et des femmes particulièrement courageux sont capables de se mesurer à des résistances et à des obstacles de toutes sortes. L’exemple de la réforme du personnel du CAPA est éloquent. Ses objectifs étaient de réduire l’inefficacité et, d’autre part, d’avoir des forces de travail compétentes et compatibles avec l’ensemble de la réorientation du CAPA. Pour y arriver, le jeune directeur Vital Mukuza a dû affronter l’Eglise, le personnel et l’inspection du travail. « C’étaient des temps très difficiles » dit-il aujourd’hui. « Dans beaucoup d’institutions, y compris celles de l’Eglise, presque tout fonctionne sur recommandation. On a son protégé et ça, quand on s’y attaque, ça met les gens en colère. Tous ceux et celles qui approuvaient la réforme avaient néanmoins peur de l’inspection du travail et des indemnités de départ élevées que l’on devrait payer. Il fallait aussi faire face aux résistances internes qu’une telle réforme peut provoquer. J’étais persuadé du sens et de la justesse de cette réforme et je voulais la mener à terme. Il était donc essentiel de pouvoir compter sur des collaborateurs ouverts d’esprit, compétents et motivés. Nous avons mis plus de deux ans pour nous imposer après avoir dû faire face à la colère, à la résistance et même à la calomnie. 134

L’appui externe, notamment du partenaire du Nord, m’a beaucoup aidé. Mais pour rester debout, j’étais seul. Cela dit, quand on rêve d’une vie meilleure, d’un meilleur projet ou d’un meilleur avenir, ces visions aident à surmonter les difficultés. Maintenant que la réforme porte ses fruits et que la réussite est visible, l’Eglise reconnaît que c’était juste. Le plus grand cadeau, ce sont ces hommes et ces femmes qui ont un meilleur lendemain grâce à ce que nous avons fait. » Calmer les jalousies par le dialogue Ce chapitre paraîtra étrange à bien des lecteurs. Il est vrai que le thème de la jalousie apparaît rarement dans les publications spécialisées dans les rapports Nord-Sud. Pourtant il y a une réalité en Afrique dont beaucoup de gens souffrent. Là, le sentiment de jalousie s’exprime d’une manière différente qu’en Europe. Peut-être parce que la société occidentale est plus individualiste et que le fait de « se faire remarquer » correspond mieux à ce modèle de vie. La performance individuelle et la réussite personnelle sont valorisées, acceptées et reconnues par la société occidentale. Le contexte africain étant moins marqué par l’individualisme, les rapports sociaux sont bien plus importants que la performance individuelle et la réussite personnelle. Et les personnes qui « dépassent de la masse » sont souvent confrontées à une jalousie sociale qui, d’une manière ou d’une autre, est complexe et peut avoir de lourdes conséquences. L’une d’elles consiste à éliminer un concurrent par empoisonnement. C’est ainsi que l’artiste dont l’œuvre est reproduite sur la couverture de ce livre et qui avait acquis une certaine notoriété dans le Sud-Kivu ne peut plus profiter de son succès : il a été empoisonné en février 2009. En dépit de tous les sceptiques, les causes de sa mort ont été incontestablement prouvées médicalement. Il en va souvent autrement avec la magie et la sorcellerie auxquelles beaucoup d’Occidentaux ne croient pas vraiment. Que l’on croie ou non à la magie ou à la sorcellerie, le fait est que beaucoup d’Africains qui ont réussi en font état. Ou alors n’arrivent plus à en parler car ils ont été victimes de ces « choses » qui (apparemment…) n’existent pas. Le phénomène Karuho, comme on l’appelle dans la région où le poison est utilisé, est devenu un tel pro135

blème que les Eglises et la société civile soulèvent régulièrement ce thème, lequel apparaît même à l’ordre du jour de réunions officielles. Quelques collaborateurs du CAPA en ont fait l’expérience, probablement en raison de leur niveau de vie un peu plus élevé que la moyenne. Même l’institution n’est pas à l’abri d’un tel phénomène. C’est pourquoi le CAPA a élaboré une stratégie afin de ne pas répéter les épisodes négatifs du passé et d’éviter des conséquences nuisibles pour le futur. Cette stratégie, c’est l’intégration. Le CAPA a subi beaucoup d’actes désobligeants perpétrés par jalousie, des actes qui voulaient torpiller cette institution et qui, par moments, ont réussi à affaiblir ses acquis. Cela a été le cas lorsqu’une fédération d’artisans a tout fait pour «  prendre  » des menuisières que le CAPA avait formées et les présenter à ses bailleurs comme les « siennes », sachant que l’approche genre était importante pour ces bailleurs. Comme il ne souhaite pas baisser les bras ni répondre au mal par le mal, le CAPA accepte certaines choses sans rien dire et, dans d’autres cas, opte pour le dialogue. Fort de son expérience, le CAPA conseille et partage ses «recettes de réussite» avec les autres centres professionnels. Tout a commencé avec un symposium que le CAPA a organisé afin de présenter le modèle de la réorientation de la formation professionnelle à tous les autres centres qui, il y a peu, étaient encore ses concurrents. C’est ainsi qu’un réseau a été créé à l’initiative du CAPA. Les membres du réseau peuvent participer à une émission de radio intitulée « Échos des centres de formation », émission organisée et financée par le CAPA. De plus, une feuille d’informations sur les apprentissages est publiée. Tous les formateurs des autres centres ont la possibilité de participer aux formations de perfectionnement organisées pour les formateurs du CAPA. Dans son conseil d’administration, six organisations externes sont représentées, ce qui fait que le CAPA n’est plus une « pure émanation » de l’Eglise. Certains de ses collaborateurs appartiennent aussi à d’autre communautés religieuses, chose qui aurait été impensable auparavant (et qui malheureusement l’est pour beaucoup d’autres organisations religieuses encore aujourd’hui). Le CAPA a aussi réussi à faire tomber les barrières ethniques : parmi les collaborateurs, presque toutes les tribus du Sud-Kivu sont représentées et le favoritisme ethnique n’est plus de mise aujourd’hui. Le CAPA est connu et estimé par une large frange de la population grâce à un travail intensif 136

sur le terrain, au soutien des finalistes, à l’échange avec les artisans et à diverses enquêtes de marchés. Le CAPA est une institution qui est devenue très transparente, elle fait participer tous les acteurs et développe une forme d’existence dans laquelle les aspects religieux et ethniques sont intégrés. Les forces qui voudraient tromper le CAPA pour lui nuire auraient du mal aujourd’hui à réaliser leurs plans. « Ce que nous avons appris » Ce qui est valable pour les facteurs de réussite l’est également pour les problématiques et les expériences du CAPA: bon nombre de ces problèmes et „leçons“ ont déjà été décrits tout au long de ce livre. Cependant, il paraît utile d’en donner un résumé, surtout des leçons que le CAPA a su tirer quant à la conception de la formation professionnelle en tant que telle: • Les apprenants viennent pour la plupart de la communauté locale. Connaître les besoins de la population et du marché garantit le fait de ne pas produire des chômeurs. • Pour un centre de formation professionnelle, il s’agit de bien différencier la « demande sociale » de la « demande réelle» du marché. Souvent, les jeunes se sentent attirés par des métiers qui sont « en vogue » mais qui n’offrent pas (ou plus) de perspectives de revenus. Le CAPA a compris que la formation doit répondre à la demande réelle, autrement dit qu’elle doit offrir des débouchés. • Faire participer les apprenants et leur famille à des décisions concernant la formation les responsabilise davantage. Si la communauté est intégrée comme un acteur dans le développement de la formation professionnelle, elle va soutenir l’institution dans son travail et peut même s’engager à la protéger dans des moments difficiles. • Faire participer les familles ne signifie pas forcément suivre tout ce que celles-ci souhaitent du centre ou lui réclament. Bon nombre de parents ont des idées non réalistes de ce que leurs enfants pourraient ou devraient devenir. Des jeunes poussés par leur famille ne deviennent pas de bons artisans. Il faut tester leurs aspirations individuelles. • Une formation professionnelle selon un modèle classique et sco137

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laire est chronophage. Une formation pratique par modules et avec des objectifs d’apprentissage concrets représente la meilleure formule et la plus sensée en période de crise. Cette formation par objectifs sera encore plus efficace si les apprenants participent eux-même à la recherche de formateurs qualifiés. Une formation informelle et « sur le tas » permet même aux analphabètes d’apprendre un métier. Les apprenants qui fréquentent à la fois les centres de formation (pour la théorie) et les ateliers des maîtres artisans (pour la pratique) maîtrisent plus rapidement le métier et leur insertion professionnelle est facilitée. Une méthodologie active et participative est la seule indiquée pour les formations d’adultes. Il s’agit de les associer à la solution de problèmes, de développer un dialogue et la libre expression, de leur laisser leur responsabilité. Quand un centre offre des formations à des jeunes et des perfectionnements à des adultes, il doit absolument être conscient de cette différence de groupes cibles. Les groupes cibles traumatisés (jeunes démobilisés, femmes violées) ne s’adaptent pas à l’apprentissage tant qu’ils ne bénéficient pas d’un accompagnement psychosocial. Au-delà des mythes culturels, les femmes sont aussi capables d’apprendre et de pratiquer des métiers dits d’homme telles que la menuiserie ou la mécanique auto. Former des jeunes venus des villages entraîne un exode rural car beaucoup d’entre eux n’y retourneront pas après leur formation. On peut pallier cette problématique en transférant la formation en milieu rural et en recyclant des artisans ruraux. Le CAPA n’accueille dans son centre situé en ville que les ruraux qui promettent de retourner dans leur village pour devenir des « multiplicateurs ». A cet effet, ils doivent signer un protocole d’accord avec le CAPA avant la formation.. Former des jeunes sans se soucier de ce qu’ils deviendront après la formation constitue une perte de temps et un gaspillage de ressources. Une préparation à l’auto-emploi tout comme un suivi sont les conditions indispensables à une insertion professionnelle réussie. Si l’on veut que les futurs finalistes réussissent dans l’auto-em-



ploi, il faut développer des stratégies qui traversent toute la formation, du début jusqu’à la fin, et ne prendre que les candidats qui s’intéressent réellement à une formation de métier et qui sont soutenus par leur famille. Pendant la formation, il faut donner de l’importance à la formation pratique et offrir la possibilité de faire des stages. Ensuite, il s’avère nécessaire de les préparer concrètement à la gestion de leur entreprise, aussi petite soit-elle. Des débats libres sur les problématiques de la gestion d’entreprise sont parfois plus efficaces qu’un cours de comptabilité standardisé. Quand une institution accorde des crédits, que ce soit sous forme d’argent ou de matériel, elle doit être stricte et cohérente quant à la gestion de ces crédits pour garantir le remboursement et pour éviter que les crédits soient mal utilisés, voire détournés. Le CAPA a constaté que les femmes sont généralement plus fiables et plus rigoureuses dans le remboursement de leur dette que les hommes.

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12. Autonomie financière : illusion ou réelle perspective ? On est parfois persuadé que certains thèmes sont importants mais on ne sait pas comment ni où les aborder. Par exemple, le financement. Un casse-tête pour le CAPA, lui qui a une double casquette : celle du financé et celle du financier. Si l’argent a été l’un des facteurs de ses réussites passées, il sera aussi l’un des défis qui l’attendent. Voyons maintenant comment se présente ce thème « androgyne ». Face aux succès bien visibles du CAPA, le partenaire du Nord s’est montré toujours plus disposé à augmenter ses contributions financières. Le problème, c’est que cette logique ne tient pas la route dans la mesure où, un jour, l’aide financière extérieure devra cesser. Le CAPA doit donc chercher des solutions pour se passer de cette manne, soit en assurant ses propres revenus soit en cherchant d’autres donateurs. Le directeur du CAPA, lui, est favorable à la première solution, à savoir la plus grande autonomie possible ! « Notre plus grand problème et notre plus grand défi, c’est précisément l’autonomie financière » dit-il «Jusqu’ici nous avons été largement soutenus par l’EED et nous avons réalisé beaucoup de choses grâce à cet argent. Mais une réussite qui repose sur des moyens venus de l’extérieur et non pas sur ses propres ressources ne peut pas être durable. Tous les acteurs de notre centre doivent se faire à l’idée que cette aide, un jour, prendra fin. Mais cette fin ne sera pas du tout la fin de notre action en faveur des plus démunis et des plus faibles. Autrefois, l’autofinancement n’était qu’un mot que l’on utilisait sans se soucier de sa réelle signification. Aujourd’hui, c’est sur lui que nous devons focaliser notre travail. » Pendant longtemps le CAPA s’est montré particulièrement faible en matière d’autofinancement. Durant les dix premières années, du temps où le CAPA était soutenu par la Mission Evangélique Unie à travers des assistants techniques allemands, les salaires des locaux et les coûts de l’énergie devaient être payés en contrepartie de la subvention. Les rentrées d’argent provenaient des ateliers du bois et du métal ainsi que des écolages. Mais, l’un dans l’autre, ces revenus at140

teignaient péniblement le 4% du budget. Le CAPA a régulièrement augmenté les écolages jusqu’au moment où il s’est rendu compte que de plus en plus de pauvres n’étaient plus en mesure d’accéder à la formation. Au milieu des années 90, les recyclages des artisans et la vente des produits qui étaient fabriqués dans ce cadre-là ont généré des revenus supplémentaires. Le pourcentage glissa alors de 4% à 4,28%, autrement dit une augmentation insignifiante. Et toujours par manque d’argent, de nombreux jeunes mettaient un terme à leur formation. Cependant, cet aspect du problème s’est peu à peu amélioré à partir de 2000. Les plus démunis avaient la possibilité de suivre une formation « à crédit » : après leur formation, ils pouvaient s’acquitter de l’écolage « en nature », c’est-à-dire avec des objets de leur fabrication ou avec de menus services. Pendant longtemps, les questions financières relatives au CAPA n’ont pas été abordées. Et pour cause : c’était le temps des crises, des guerres et des bouleversements. Qui pouvait exiger que le partenaire du Sud trouve de nouvelles ressources ? Pas étonnant dès lors que l’EED tout comme la consultante soient restés discrets à ce sujet. Mais avec le temps, lorsque la situation sociopolitique a commencé à se normaliser, le problème des faiblesses de l’autofinancement est revenu au premier plan et s’est posé avec encore plus de vigueur. Ce problème, toutes les écoles professionnelles des pays en voie de développement le connaissent. Généralement, les revenus d’un centre de formation professionnel proviennent de la vente des produits fabriqués dans le cadre des formations. Quand cette activité de production est considérée en premier lieu comme une « unité commerciale » et moins comme un aspect pratique de la formation, cette approche pose problème dans la plupart des cas. Exemples  : un centre qui forme en menuiserie prend des commandes de clients puis leur fabrique et leur vend les meubles demandés. Le centre peut faire cela soit comme une production annexe, par exemple en engageant un ouvrier qui gère une petite unité de production à côté de la formation en menuiserie, soit il mélange formation et production. Si les deux cas sont problématiques, le second l’est doublement. Si un centre fait de la production dans le même secteur pour lequel il forme, il devient un concurrent de taille pour ses propres sortants. Plus le marché est restreint, plus 141

cela pèsera. Dans le cas où la formation et la production sont identiques, cela mène presque toujours à une formation peu diversifiée et lacunaire. Un exemple bien connu sont les écoles où les jeunes n’apprennent à fabriquer que des bancs d’églises. Ici, un lecteur attentif pourrait faire la remarque déjà formulée dans ce livre que les jeunes devraient être formés dans des ateliers et entreprises. Pourquoi alors vient-on critiquer ce rôle-là, rôle que joue un centre qui produit pour le marché ? La réponse est double. D’abord il n’y a presque aucune école qui arrive à garder un équilibre entre une telle production et son mandat principal qui est de former de faÇon complète. Deuxièmement, une école qui commercialise ses produits provoque une distorsion du marché et constitue non seulement une concurrence pour ses sortants et les autres petits artisans, mais plus que cela : une distorsion déloyale. Car une école subventionnée ne fonctionne pas selon les lois de l’économie de marché: le terrain sur lequel elle est construite lui a été mis à disposition, son infrastructure est financée de l’extérieur, les machines sont offertes par des donateurs et ses équipements sont payés par le budget du projet. Quand l’école fonctionne sur cette base de production commerciale, cela signifie tout simplement distorsion du marché et concurrence déloyale. Dans les années 80 et encore au début de la décennie suivante, le CAPA considérait encore la production et les prestations de service comme une source de revenus, en particulier la fabrication de meubles et la bonne marche de l’atelier de mécanique-auto au détriment d’une formation équilibrée et complète Lorsque le sujet a été abordé par la consultante, il n’a pas été bien accueilli car cela remettait en cause la seule source de financement que le CAPA connaissait en ce temps-là. D’ailleurs, le CAPA et l’Eglise ont rétorqué que ce n’était pas le CAPA qui faisait de la concurrence aux finalistes mais bel et bien les finalistes qui en faisaient au CAPA ! Cet argument, on ne l’entend pas seulement au Congo mais également dans d’autres centres de formation et d’autres pays. Accuser ses propres finalistes de faire de la concurrence au centre de formation, c’est dénaturer le sens de l’existence d’un tel centre. Malheureusement, il est très difficile de faire comprendre qu’il s’agit d’une altération. Il aura fallu du temps pour que le CAPA admette qu’un centre de formation doit se trouver des ressources sans marcher sur les pla142

tes-bandes de ses propres finalistes. Cela d’autant plus quand un centre de formation professionnelle prétend former des acteurs économiques, donc des personnes qui sont censées faire preuve d’initiative et de créativité dans leur entreprise. Ne faudrait-il pas faire ce que l’on enseigne aux autres ? Alors, quel est l’exemple que l’école donne à ses apprenants quant à la créativité dans la recherche des revenus !  Dans ce chapitre, il est important de distinguer clairement quels sont les objectifs adéquats d’une « production ». Car il serait faux de penser qu’une école professionnelle ne puisse pas avoir sa propre production (pratique). Bien au contraire  : une formation pratique est primordiale et, selon de nouvelles considérations pédagogiques, elle n’implique pas seulement la fabrication de pièces qui ne servent qu’à s’exercer mais aussi la fabrication d’objets commercialisables. Cependant, en règle générale, ces objets ne sont pas considérés comme de la « production ». Et c’est justement là qu’il s’agit de faire la différence : l’école doit laisser ses apprenants fabriquer des objets qui peuvent évidemment être vendus. Mais une école ne doit pas devenir un fournisseur commercial sur le marché avec une production planifiée qui a pour but premier de se financer. Une fois de plus, c’est l’actuel directeur du CAPA qui a trouvé la solution, lui le spécialiste des finances et l’entrepreneur averti. Ces qualités-là, généralement, elles manquent aux autres écoles car celles-ci sont presque toujours dirigées par des pédagogues qui ont rarement des connaissances de gestion et qui arrivent encore moins à penser et à agir comme des entrepreneurs. Vital Mukuza a donc beaucoup réfléchi et a sondé le marché avant de mettre en route de nouveaux mécanismes. En 2004, il a entamé un processus de réflexion avec ses collaborateurs afin de trouver des solutions intelligentes d’autofinancement par le biais d’activités compatibles avec la formation. C’est ainsi que des objectifs ont été clairement définis. Tout d’abord, l’ouverture de la propre quincaillerie du CAPA a eu deux effets: non seulement ce magasin génère des revenus mais il offre la possibilité aux artisans et aux finalistes du CAPA de s’approvisionner à bon prix et même de disposer de matériel à crédit. De concurrent, le CAPA est ainsi devenu un précieux soutien. Par la suite, la palette des rentrées financières n’a cessé de s’élargir. Parmi les mesures liées à l’autofinancement, un budget est régulièrement planifié d’un commun accord et appliqué. Déterminé, le CAPA 143

a créé un département spécialement dédié à cette tâche. Baptisé MORELO (Mobilisation de Ressources Locales), il doit servir à planifier, organiser et coordonner l’autofinancement. Le responsable a aussi pour mission de convaincre les représentants de l’Eglise que les services offerts par le CAPA ne sont pas à bien plaire, autrement dit que l’Eglise doit aussi payer les prestations du CAPA. Le CAPA a donc diversifié ses revenus, démarche qui profite aussi aux artisans, à ses sortants et aux autres centres qui peuvent s’en inspirer. Un coup de maître qui a fondamentalement changé la situation. Désormais le CAPA tire profit de tout ce dont l’école dispose : l’usage de ses machines est devenu une prestation facturée aux artisans à un prix avantageux, son camion est loué aux fabriquants de briques à bon prix mais également à un prix normal à des clients du secteur de la construction, son restaurant ouvert dans le cadre de la formation gastronomique sert de cantine à des gens extérieurs au CAPA et l’hébergement qu’il a aménagé pour ses apprenants est aussi utilisé par des privés. Aujourd’hui, le CAPA offre lui-même des prestations et fabrique encore des produits destinés à la vente. S’il en était autrement, il lui serait difficile d’élaborer une formation pratique qui ait du sens. Cependant, la différence entre hier et aujourd’hui est grande. D’une part, ces activités ne représentent plus les seules sources de revenus et, d’autre part, divers mécanismes qui impliquent les apprenants, les anciens finalistes et les artisans locaux ont été développés. Ainsi, les apprenants ont droit à 10% de la vente des produits qu’ils ont fabriqués. Le CAPA agit aussi comme entrepreneur de construction et fournit ainsi de l’emploi à ses finalistes et à d’autres artisans. Il procure à des clients l’ensemble des prestations pour tel projet de construction, les finalistes et artisans lui payent une commission de 10% sur les revenus générés par ces contrats. Pour ce faire, le CAPA a créé le SLB (Service Local des Bâtisseurs) dans lequel une centaine d’artisans des différents métiers du bâtiment sont réunis (maçons, carreleurs, plombiers, soudeurs, etc.) Ces énormes efforts ont porté leurs fruits mais restent insuffisants dans la mesure où l’autofinancement actuel ne représente que le 23% du budget du CAPA. Mais si on faisait un calcul sur la base des budgets reçus il y a une dizaine d’années, on verrait l’énorme progrès qu’il a fait car avec ses revenus actuels, il serait capable aujourd’hui 144

de financer le CAPA d’antan. Evidemment, c’est un calcul hypothétique qui pourrait susciter des critiques. Ici, l’intention est de montrer la dynamisation que ce domaine a subie. «Dans cinq ans, nous voulons atteindre le 50% d’autofinancement » dit Vital Mukuza. « Ce n’est pas une illusion mais notre vision commune. L’autofinancement est possible jusqu’à un certain point car, soyons réalistes, on ne peut pas arriver au 100% en formant des gens pauvres. Tant que nous nous occuperons de ces groupes cibles, ce sera impossible de le faire sans subvention.»

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13. Et demain ? Lorsqu’on réalise un projet avec succès, on respire enfin et on se contente souvent de regarder fièrement le résultat. On souhaite se reposer un peu et savourer les fruits de ses efforts. Et à ce stade, on n’a aucune envie de penser que certaines parties du projet n’ont peutêtre pas donné les résultats escomptés ni au fait que demain sera peut-être différent. Parce que ce livre propose un regard sincère et réaliste, voyons tout de même ces réflexions d’un peu plus près. Les défis d’une réussite Qu’est-ce que c’est au juste un défi pour un projet réussi  ? C’est d’abord la réussite elle-même. Cela peut sembler curieux mais il suffit de penser aux hauts et aux bas de l’Histoire. La réussite a quelquefois entraîné des mécanismes d’autodestruction. Pourquoi ? Les philosophes et les psychologues pourront probablement y répondre et ce phénomène de mouvements conjoncturels n’est certainement pas non plus inconnu des économistes actuels. C’est pareil dans l’aide au développement: nombreux sont les exemples douloureux de projets érigés en modèles qui, ensuite, se sont écroulés. Les dangers sont là, dans toute réussite, et il ne faut pas les sous-estimer. Mais revenons au succès du CAPA. Plusieurs centaines d’apprenants, plus de 40 formateurs, plus d’une douzaine de branches professionnelles, réputation grandissante, louanges publiques, visites de personnalités... les superlatifs ne manquent pas  ! Sans vouloir jouer les troubles-fêtes, il s’agit tout de même maintenant de se prémunir contre un éventuel retour de l’adversité. Une chute, par exemple. Qu’est-ce qui pourrait provoquer la chute du CAPA ? L’orgueil, la négligence, un changement de personnes, la stagnation, de fausses attentes, etc. Plusieurs de ces facteurs guettent, telles les épines de roses qui, ici ou là, sont prêtes à surgir du merveilleux bouquet de la célébrité. L’orgueil semble être le moins dangereux de tous car le personnel du CAPA n’a pratiquement jamais montré de signes de cette na146

ture. Il s’est simplement engagé dans cette entreprise et il va la faire avancer avec la même simplicité. Ce qui pourrait être dangereux en revanche, c’est la négligence, une négligence qui conduirait à la stagnation. Et la stagnation serait fatale à un concept qui affiche souplesse, adaptation et changements, les facteurs qui ont précisément fait son succès. «  Notre notoriété vient de notre différence, du fait que le CAPA a su mener sa barque de manière originale  » dit le directeur «  Mais nous ne devons pas oublier qu’il y a de la concurrence et que ce qui aujourd’hui est original sera peut-être obsolète demain. Nous devons nous accrocher et faire en sorte que notre action soit sans cesse renouvelée, innovatrice. » Si le CAPA devenait négligent et se reposait sur ses lauriers, s’il n’observait ni n’analysait plus la situation, s’il laissait revenir les erreurs du passé sans se poser de questions, alors ce serait la fin. Fort heureusement, aucun signe de ce genre ne se manifeste actuellement. Mais il existe des dangers en provenance de l’extérieur qui encouragent cette négligence et qui, dans le pire des cas, pousseraient le CAPA dans une impasse. Le CAPA, on l’a dit, reçoit beaucoup de visiteurs : des représentants d’organisations internationales, des ambassadeurs, des députés, des directeurs de centres professionnels, de hauts responsables des Eglises, des journalistes, etc. Généralement, ces visiteurs ne voient que les résultats et pas la dynamique qui, dans le fond, a amené à ces résultats. Ils se réjouissent de la réussite d’une école professionnelle qui déborde d’apprenants. La quantité impressionne toujours ! En l’occurrence, selon l’idéal du concept, c’est précisément une autre direction qu’il faudrait prendre et réduire le nombre d’apprenants qu’il accueille dans ses murs. S’il y a autant de jeunes qui se forment au CAPA actuellement, c’est parce que l’économie est mal en point et que les entreprises formatrices sont moins nombreuses. Que se passera-t-il le jour où cette situation changera ? Quand les entreprises formatrices seront au rendez-vous ? Quand le CAPA aura « délocalisé » ses formations et, par conséquent, qu’il aura moins d’apprenants dans ses murs  ? Les visiteurs seront-ils encore impressionnés  ? Et comment le CAPA vivra-t-il ces changements ? A ces dangers cachés ou indirects s’en ajoute un autre : la notoriété attire des visiteurs qui ne se doutent certainement pas des conséquences de leur séjour. Le directeur du CAPA les résume : 147

«  Si nous nous réjouissons de notre réputation et de l’intérêt que nous portent nos visiteurs, ceux-ci représentent néanmoins un problème pour nous. Chaque visiteur doit être accueilli et pris en charge. Actuellement, nous en avons en moyenne huit par mois. Au vu des ressources que nous devons réunir pour l’hébergement et les cadeaux sans que cela n’apparaisse au budget, disons que ces visites nous prennent surtout du temps, quatre à cinq heures d’explications, de modalités, bref, au final on arrive à peu près à un jour de travail par visiteur. En fait, nous ne pouvons pas nous permettre de leur consacrer autant de temps. Mais comment faire ? Nous n’avons pas encore trouvé de solution à ce problème et ce n’est pas facile parce que nous accueillons volontiers nos visiteurs. Mais nous devons le résoudre. » Qui aurait pensé, il y a 10 ans, que le CAPA allait devoir faire face à ce genre de situation délicate ? Cela montre que la réussite déclenche des mécanismes insoupçonnés. Le CAPA doit maintenant travailler sur des stratégies qui lui permettent de maîtriser autant que faire se peut l’avenir de sa réussite. Le jour où le génie s’en ira Les organisations sont à l’image des hommes et des femmes qui les composent. Les réussites aussi. Que ces gens partent et les réussites ne suivent peut-être plus. Il faut donc prendre des précautions. De fortes personnalités portent des projets et marquent des institutions. Et quand un jour elles s’en vont, c’est une perte que l’on peut à peine compenser. L’influence de l’actuel directeur du CAPA sur le succès de l’institution est inestimable. Vital Mukuza est une personnalité rare : il a grimpé dans la hiérarchie à la force du poignet et non pas grâce à des relations, il a une solide formation dans le domaine des finances, il a les qualités d’un entrepreneur dynamique, et en plus de tout cela, il est intrépide et incorruptible ! S’il est encore une fois nécessaire de souligner ses qualités, c’est parce que c’est un fait. Et parce que ce fait est hautement significatif. Lorsqu’une institution est dirigée par une personnalité hors du commun, il est particulièrement important de bien préparer la relève au 148

bon moment. L’ancien directeur du CAPA, Fidèle Ndivito, l’avait fait de manière exemplaire. Sachant qu’un jour il devrait peut-être quitter le CAPA inopinément, il a préparé Vital Mukuza dès le début à sa succession, une précaution qui s’est avéré payante. Son successeur l’a imité en permettant aux collaborateurs de suivre une formation continue afin de constituer une équipe solide et en essayant de trouver une personne compétente pour le remplacer le moment venu. Mais plus le génie est grand et plus il est difficile d’arriver à son niveau. En l’occurrence, la tâche sera périlleuse. Le jour où l’actuel directeur quittera son poste pour une raison ou pour une autre, le CAPA aura du mal à maintenir la dynamique et l’esprit novateur que Vital Mukuza lui a insufflé. Cependant, l’institution pourra maintenir sa solidité si le futur directeur est compétent et s’il travaille avec un noyau de collaborateurs qualifiés et engagés qui resteront à leur poste. Cette dernière remarque ne concerne pas le fait que des collaborateurs voudraient un jour ou l’autre quitter le CAPA, ce qui pourrait évidemment arriver. Elle se réfère à la gestion des ressources humaines de l’Eglise. Car sa façon de pratiquer une politique basée sur ses propres intérêts met le CAPA en danger. En effet, dès qu’un cadre du CAPA se révèle compétent, l’Eglise se met en tête de le muter au sein de sa propre administration. C’est ce qu’elle a voulu faire avec Vital Mukuza lorsqu’il était comptable puis directeur. Elle a fait de même avec le caissier et le responsable qui s’occupe de la recherche de fonds. L’Eglise a agi sans se préoccuper des conséquences que ces transferts auraient sur le CAPA et n’a pas cherché à savoir si le CAPA trouverait des successeurs adéquats. Ce scénario s’est répété à quatre reprises mais n’a pas abouti car le directeur s’y est farouchement opposé. Une cinquième tentative a toutefois réussi : le responsable de l’insertion socioprofessionnelle des finalistes s’occupe aujourd’hui du centre d’accueil de la CBCA. Là encore, personne ne s’est soucié de savoir qui allait le remplacer. Ces critiques, la CBCA se doit de les entendre. L’incompréhension et la myopie de l’Eglise, ici en tant qu’acteur de développement, sont effrayantes !

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L’expansion – rêve et spectre à la fois Qui dit réussite, dit expansion. Le CAPA en sait quelque chose, lui qui occupait un petit immeuble à ses débuts et qui ensuite s’est déployé sur un grand espace ; du côté du personnel, il est passé d’une douzaine de collaborateurs à un pool entier de formateurs. Sans parler de son petit budget qui a pris des proportions énormes au fil des ans. Aujourd’hui, on réfléchit donc à la façon dont ses activités pourraient encore s’étendre, réflexion logique et sensée dès lors que l’on nage dans le succès. Que peut-on espérer de plus qu’un travail qui s’intensifie et se multiplie  ? Malheureusement, l’expérience montre aussi le revers de la médaille : l’expansion entraîne souvent une perte de qualité. La structure s’alourdit, les coûts augmentent démesurément, l’organisation s’éloigne de ses objectifs et de son concept. Pourquoi cette dynamique se met-elle en place ? On ne peut certainement pas l’expliquer en deux phrases et on ne va pas tenter de le faire ici. Quoi qu’il en soit, la menace existe. Et à vrai dire, les partenaires du Nord craignent d’une certaine manière cette tendance à l’expansion. Pour ceux qui ont fait une mauvaise expérience, l’expansion est devenue un spectre menaçant. Au zénith de son succès, le CAPA doit réfléchir à la forme qu’il veut donner à son avenir, quel rôle et quelle fonction il veut endosser. Il est donc nécessaire d’analyser les besoins à tous les niveaux, d’analyser également ses forces spécifiques et ses réelles possibilités. Devenue une organisation de référence pour toute la région, le CAPA devrait se profiler plus fermement dans ce rôle de leader et moins dans son action individuelle. Ses activités ont déployé une multitude d’effets dans tout le Kivu: d’autres centres de formation suivent son exemple, d’anciens finalistes ont ouvert des ateliers en ville et en milieu rural et forment des apprentis. Certains de ces finalistes marchent d’ailleurs sur les traces du CAPA et se considèrent comme de petits centres de formation. Comme le CAPA assure le suivi de ses finalistes, il devra continuer cette tâche afin de maintenir la qualité de la formation. Afin d’évaluer la portée de son action, le CAPA a mené une étude d’impact dont la méthodologie a été esquissée avec l’aide de la consultante externe. Pour mesurer les effets multiplicateurs générés par les finalistes du CAPA, dix d’entre eux ont été interrogés afin de savoir 150

combien d’artisans ils avaient eux-mêmes formés sur une période de dix ans. Ce panel était composé de personnes choisies en fonction de trois périodes bien précises : trois qui ont passé par les débuts de la réorientation (1992-1993), trois qui ont vécu la période intermédiaire (1995-1996) et quatre pour la période intense de la réforme (2003-2004) Il en est ressorti que les dix finalistes du CAPA ont formé 323 apprentis entre 1997 et 2007. Ces 323 formés de « deuxième génération » ont, à leur tour, formé 703 apprentis. Au total, les dix finalistes du CAPA ont donc formé 1026 artisans et artisanes en dix ans (tableau 12). Personne dans la région n’a autant d’expérience que le CAPA. Cette expérience est utilisée au mieux quand le CAPA aujourd’hui conseille d’autres centres et les soutient dans l’élaboration de formations de qualité. Cette tâche d’envergure, même si elle est moins « visible », déploiera des effets toujours plus significatifs. Jusqu’ici, le CAPA a organisé des colloques et des séminaires pour ses finalistes du milieu rural ; avec d’autres acteurs, il a initié des échanges d’expériences et a mené des réflexions sur des méthodes pédagogiques. Une intensification de ce rôle et la poursuite systématique de cette vaste action donnent un sens à sa croissance. Oui le CAPA doit grandir mais son extension devrait être étroitement liée à son rôle spécifique et à sa responsabilité d’organisation de référence plutôt que sur le volume du matériel et l’action individuelle. Concentration et spécificités – coup d’œil sur l’essentiel Résumons-nous en termes simples : la tâche prioritaire à laquelle le CAPA devrait maintenant s’atteler, c’est de faire ce que les autres ne font pas parce qu’ils n’ont pas les compétence ou l’engagement nécessaires ou tout simplement parce qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas. La force du CAPA, c’est l’innovation, le recyclage et la remise à niveau ainsi que les groupes cibles difficiles. La question de l’innovation est vite réglée : dans ce domaine, aucun autre centre du Kivu n’arrive à la cheville du CAPA. Certes la personnalité et le profil d’entrepreneur du directeur y sont pour beaucoup. Mais comme cette capacité d’innovation ne peut être que partiellement imitée, le CAPA ne peut que continuer dans cette voie. 151

En ce qui concerne le recyclage et le perfectionnement, il faut faire la différence entre la formation technique et pédagogique. Cette dernière appartient au champ d’action décrit dans le chapitre précédent. Le recyclage d’ordre technique concerne essentiellement les artisans. En principe, chaque centre peut le proposer s’il le souhaite. Mais comme les centres de formation du Kivu sont actuellement en train de redéfinir leurs programmes, il est peu probable qu’ils se lancent dans ce domaine, du moins à court terme. Là, le CAPA a donc encore beaucoup à faire, lui qui est riche d’une longue expérience dans la formation d’adultes, compétence spécifique que tout centre ne possède pas. Quant aux groupes cibles difficiles, les besoins sont clairs comme de l’eau de roche ! Bien qu’il y ait de plus en plus d’organisations qui s’en occupent, peu d’entre elles travaillent dans le domaine de la formation professionnelle et elles n’ont pas toujours le savoir-faire nécessaire pour former de telles personnes. Le CAPA, au contraire, a développé une large palette de compétences après avoir dû lutter pendant des années avec les problèmes spécifiques des personnes marginalisées et traumatisées, y compris des anciens combattants. Les besoins sont si grands qu’ils exigeront encore longtemps un engagement de tous les instants de la part des acteurs qui possèdent ces compétences spécifiques. Demander au CAPA de faire ce que les autres ne font pas ou ne savent pas faire, implique, à l’inverse, une autre demande : que le CAPA laisse aux autres le soin de faire ce qu’ils savent bien faire. Ce principe est appelé principe de subsidiarité. Qu’est-ce que cela signifie ? Il s’agit de se demander si un centre de formation doit vraiment faire lui-même tout ce qui est lié à la formation professionnelle. Doit-on effectivement faire venir des jeunes dans une école pour leur apprendre à souder deux barres de fer ensemble ? N’importe quel artisan de la ville ne peut-il pas le leur enseigner ? En Allemagne ou aussi en Suisse, un apprenti est formé dans une entreprise et, un jour par semaine, il suit des cours théoriques. Mis à part les cours, cette formule ne fait donc pas partie d’un système scolaire. Mais dans les pays en voie de développement, cette formation pratique peine à trouver sa place car, là, on considère qu’une formation doit forcément passer par une école. A moyen ou à long terme, le CAPA pourrait jouer les pionniers en 152

transférant au moins la formation technique de base dans les entreprises pour en faire une forme d’apprentissage tout à fait normale. Cette formule permettrait au CAPA de dégager du temps et de l’énergie (et de l’argent) pour se concentrer sur les tâches décrites plus haut. La formation duale est-elle un exemple pour l’avenir ? Le CAPA doit-il ou peut-il avoir l’ambition de mettre en place un système de formation duale ? A vrai dire, il s’y intéresse déjà. A travers le recyclage des artisans, le suivi des finalistes installés à leur compte et la formation d’apprentis, le CAPA a beaucoup de liens avec des ateliers et entreprises privés. Avec huit d’entre eux, il est en train de tester une sorte de modèle coopératif dans lequel le CAPA se charge de la formation théorique de leurs apprentis. Mais ce modèle est encore loin d’un véritable modèle dual. Car pour y parvenir, il faudrait que le secteur privé se positionne en tant que partenaire de la formation professionnelle ou, mieux, qu’il joue un rôle de leader. La question est de savoir maintenant si ce modèle pourra s’implanter au Congo, au Kivu en particulier. Il serait souhaitable que les ateliers et entreprises privés s’impliquent de manière plus active et plus responsable. Mais il y a encore trop d’obstacles. Mis à part le fait que le système dual est encore loin de la réalité africaine – ce qui est un obstacle considérable – il faudrait d’abord que le marché soit assaini afin d’arriver à une meilleure stabilité économique. Mais avant cela, il faudrait aussi que la situation politique s’améliore. Malheureusement, le Congo et le Kivu en particulier connaissent toujours des temps difficiles. Malgré tout, le CAPA devrait continuer sur cette voie : consolider le modèle coopératif, collaborer davantage avec les entreprises et ateliers privés et encourager les jeunes à y faire leur apprentissage. A ce propos, le CAPA a toujours constaté que les apprentis qui se sont formés dans un atelier privé sont plus habiles, plus sûrs et plus vite intégrés au monde du travail. Au vu de l’énorme augmentation du nombre d’apprenants que le CAPA accueille, la question de savoir comment assurer un suivi de qualité se posera de manière toujours plus aiguë car les futurs finalistes se compteront encore par centai153

nes. Plus vite ils voleront de leurs propres ailes et plus le travail de ceux et celles qui les aident sera allégé. Un défi très particulier : l’approche genre et le rôle de la femme Le moins que l’on puisse dire, c’est que le CAPA est loin d’avoir fait preuve de bravoure dans l’approche genre. Il est vrai que le soutien aux femmes a été dès le début un objectif pour le CAPA. Mais encourager les femmes et l’approche genre ne sont pas la même chose. Et là, c’est un vrai défi de taille qui l’attend. En 25 ans d’activités, 1259 jeunes ont été formés dont 836 garçons et 423 filles. Soit près de la moitié moins de filles que de garçons. Dit autrement, seul un tiers des apprenants sont des filles. La moitié d’entre elles (212 filles et femmes) occupe le secteur de la couture. Dans l’ensemble, le tableau n’est pas réjouissant. Si l’on regarde du côté du recyclage, c’est encore pire : 1482 artisans contre 209 artisanes. Cette différence peut s’expliquer par le fait que les artisans sont plus nombreux, certes, mais cet énorme fossé doit être comblé. Cela dit, le CAPA a fait des efforts ces dernières années et propose un choix plus large aux jeunes filles qui peuvent ainsi se diriger vers la gastronomie, la savonnerie ou l’informatique. Un autre aspect s’est sensiblement amélioré : le pourcentage de filles qui interrompaient prématurément leur formation a passé de 75% à 20%. Par ailleurs, aucune fille ou femme ne s’est vu refuser l’accès à un métier dit d’homme, au contraire. Toutefois, il reste encore beaucoup à faire pour que l’image et le rôle de la femme changent non seulement au sein de la société congolaise et de l’Eglise mais aussi au sein du CAPA. Trop de stéréotypes restent ancrés dans les esprits, même chez les jeunes filles et les femmes. Bon nombre d’entre-elles se laissent encore guider dans leurs choix par la famille ou interrompent une formation parce qu’elles se marient. Leur seul souci, en général, reste toujours et encore  le «  j’attends mon mari  ». Même chez les femmes qualifiées qui ont leur propre atelier, la concrétisation de l’égalité semble encore lointaine. On ne devrait plus entendre des affirmations comme celle-ci : « ma femme est une aide inestimable » raconte le mari de Faida qui a été formée au CAPA « je pourrais même dou154

bler la dot, tant la valeur de ce que Faida m’apporte est grande. Vous voyez, mes habits et ceux des enfants, c’est elle qui les a cousus. Je suis au chômage mais nos enfants vont à l’école grâce au travail de mon épouse. Et même avec tout ce qu’elle fait pour la famille, elle me reste toujours soumise comme il le faut .» Femme qualifiée, dynamique, pleine de ressources, travailleuse et... toujours soumise à l’homme  ! Une telle mentalité ne devrait plus exister. C’est pourquoi le CAPA doit non seulement être attentif à la parité de ses apprenants mais également renforcer l’équité dans les rapports entre hommes et femmes. Pour ce faire, il faut être convaincu de la nécessité de ce changement, focaliser son engagement et mettre en œuvre une stratégie explicite. En commençant par engager davantage de personnel féminin au sein du CAPA - surtout une femme à un poste à hautes responsabilités qui, idéalement, serait en avance sur son temps. Le fait que le CAPA soit resté en deça des attentes étonnera probablement bon nombre de personnes, lesquelles pourraient aussi penser que la présence d’une consultante aurait pu davantage influencer la mise en pratique de l’approche genre. Mais on ne peut forcer personne. On ne doit pas oublier que si les stéréotypes règnent dans la société, ils règnent aussi dans les têtes des collaborateurs du CAPA et qu’il faudra du temps pour les faire disparaître ou au moins les limiter. Voici ce que dit volontiers le CAPA aujourd’hui : « au-delà des mythes culturels, il y a le fait que les femmes comme les hommes sont en mesure d’apprendre et d’exercer un métier dit d’homme comme la mécanique ou la menuiserie. » Ou encore « les femmes sont plus correctes et plus fiables quant au remboursement des crédits. » Ces affirmations ne peuvent que provenir des leçons tirées de l’expérience et donc des erreurs. Aussi incroyable que cela puisse paraître à certains : d’une certaine façon, ce n’est qu’à travers les intenses et longs contacts de travail avec la consultante que les capacités intellectuelles d’une femme ont été perçues et reconnues. Voici ce qu’avait dit une fois un responsable du CAPA : « Avant, je pensais qu’une femme ne pouvait pas vraiment être intellectuelle et que seul un homme pouvait avoir des capacités d’analyse. C’est le contact avec notre consultante qui m’a détrompé. Aujourd’hui, je reconnais que les femmes peuvent également avoir de grandes capacités intellectuelles et maintenant j’ai aussi plus de respect envers ma propre épouse.» 155

Car quand le directeur du CAPA, à l’église, prend publiquement position en faveur de l’équité, cela n’a pas toujours été ainsi. Ses propos relatés ci-dessous auraient été impensables il y a 10 ans. « Nous étions tous réunis à l’église, en ce dimanche de juin. Au moment des louanges au Seigneur, un homme s’est levé et a dit: « Comme j’avais cinq filles, je me faisais du souci pour savoir qui, un jour, serait mon héritier. J’avais besoin d’un fils pour hériter mais ma femme ne mettait au monde que des filles. A cause de cela, je lui ai fait beaucoup de reproches. Mais ensuite Dieu a entendu nos prières et ma femme a enfin eu un garçon. Je vous invite tous, vous qui êtes réunis ici, à louer le Seigneur avec moi. » A ce moment-là, on a entendu un murmure parmi les femmes et beaucoup hochaient la tête. Alors je me suis levé et j’ai demandé la parole au pasteur. « Nous ne pouvons pas louer Dieu comme le veut cet homme », ai-je dit. « Au contraire, il devrait rentrer chez lui et demander pardon à sa femme. Pourquoi ? Parce que sur le plan biologique, il est tout aussi responsable du sexe de l’enfant que sa femme et, d’autre part, il est écrit dans notre constitution que l’homme et la femme ont les mêmes droits. Comment pouvons-nous dire qu’une fille ne peut pas hériter ? Qui a dit qu’une femme ne parvient pas à faire autant que les hommes et parfois même encore plus ? Au CAPA, nous avons des filles qui sont devenues menuisières, mécaniciennes ou maçonnes. Et si nous regardons autour de nous, nous voyons que le Libéria a une femme présidente, que l’Allemagne a une chancellière... et il y a beaucoup d’autres exemples. » Dès que je me suis assis, les femmes ont commencé à applaudir. Et l’homme qui avait parlé s’est excusé et a modifié ses louanges à Dieu. » Afin d’aller dans le sens de l’équité, les collaborateurs du CAPA devraient  d’abord commencer par changer eux-mêmes de mentalité pour venir à bout de ce défi, dans leurs murs et ailleurs. Il est possible que ce soit justement cette raison-là qui explique pourquoi les énormes efforts déployés pour l’équité dans la coopération au développement n’ont pas porté les fruits escomptés. Car on part de l’idée que tout homme qui travaille pour le bien-être de son pays, militerait automatiquement pour une amélioration dans tous les domaines. Ce qui veut dire qu’on s’attend à ce que tout acteur masculin dans un programme de développement soit aussi un acteur progressiste quant à l’approche genre. Le fait qu’actuellement toute organi156

sation intègre dans ses programmes des mesures en faveur de l’approche genre semble confirmer cette hypothèse. Mais est-ce que le monde intérieur et donc les attitudes et convictions personnelles d’un tel agent de développement correspondent vraiment toujours à cet engagement déclaré officiellement sur le papier ?

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14. Le travail d’une consultante dans une région en conflits Un regard de la consultante ne devait pas manquer dans ce livre. Idéalement, une consultation part d’une mission clairement définie, une structure locale saine qui a sollicité cette consultation et qui s’intéresse à mettre son contenu en pratique. Mais combien de situations idéales y a-t-il dans la vie ? La mission de consultation du CAPA n’en était en tout cas pas une ! Comme nous l’avons décrit en détails dans ce livre, il y a eu une quantité de blocages institutionnels de la part des responsables locaux de l’Eglise qui ont rendu difficile le début de cette mission. Au sein du CAPA non plus les remarques et conseils venant de l’extérieur n’ont pas toujours été bien acceptés. Mais le processus de réforme, lui, n’était pas le seul défi pour ces consultations ; les missions ont eu lieu aussi à une époque et dans un environnement marqués par l’extrême : un pays voisin – le Rwanda – brisé par le génocide, le Zaïre secoué par la crise, les services secrets, les milices, la guerre, l’éruption d’un volcan au Nord-Kivu. Tout était réuni pour plonger une mission de consultation dans des conditions assez inhabituelles. Alors comment se présente une consultation dans un contexte de crises et de guerres ? La réponse est : de manière différente, totalement différente que d’ordinaire. Surtout quand on n’a jamais songé à être soldat ou reporter de guerre. Ceux-ci sont habitués à travailler dans des conditions extrêmes, de considérer le danger comme faisant partie de leur vie – et il n’est pas rare qu’ils le payent de leur vie. Mais moi, je suis juste une consultante. Et ce chapitre sera une considération personnelle sur la consultation et mon point de vue en tant que consultante de longue date du CAPA. La guerre n’est pas mon affaire. Cependant, je suis « tombée dedans » sans vraiment le vouloir. Et lorsque j’y ai été confrontée, me retirer aurait signifié laisser seul le CAPA - or parmi tous les partenaires d’outre-mer que j’ai connus, c’est précisément cette institution que je considère comme la plus engagée et la plus courageuse. Il n’aurait donc pas été particulièrement bon de se montrer peureuse. Donc j’ai aussi essayé d’être courageuse. J’ai réussi. Mais, malgré tout, j’avais peur. 158

A vrai dire, j’étais assez expérimentée – et même rompue aux crises – car en tant que coopérante au développement, j’ai travaillé de longues années dans des pays et des lieux où il n’y avait pas moins de dangers : dans le bidonville d’une grande ville sud-américaine ou au Togo dont le dictateur Eyadema était un ami de Mobutu. Comme le Zaïre, le Togo du début des années 90 avait plongé dans la crise après des bouleversements démocratiques. Combien de fois n’ai-je pas été confrontée au danger à l’époque ! Agressions et bandes armées en Amérique du Sud, barrages de pneus en flammes qui bloquent les rues, tirs militaires et évacuation au Togo. Mais c’est très différent d’habiter dans un pays troublé ou seulement d’y voyager. Quand on habite dans un tel environnement, on est capable de mieux juger les individus, les dangers, les risques et même les moyens de fuite. Dans le bidonville, je savais très bien où je ne devais pas aller et où je pouvais. Et si malgré tout j’étais tombée sur une bande, j’aurais su comment parler à ceux qui m’auraient fait face. Au Togo, je pouvais juger la façon de penser des soldats, je savais ce qui les faisait réagir, quels mots étaient adéquats ou pas. Mais comment juger les gens et les risques d’un pays que l’on ne connaît pas, où le danger est si diffus que même les autochtones ne savent pas si le soldat qui vient de les arrêter appartient à l’armée, à une milice rebelle ou s’il s’agit d’un criminel déguisé en soldat ? Comment juger le danger d’un soulèvement dans une ville encerclée de camps de réfugiés dont beaucoup d’entre eux sont des tueurs ? Telle était la situation quand j’ai fait mon premier voyage en 1995 alors que Bukavu était littéralement cernée par des camps où aussi bien des victimes que des criminels s’y entassaient après avoir fui le génocide du Rwanda. A l’époque, le Congo s’appelait encore  « Zaïre », un nom dont la seule évocation suscitait la crainte. Mais c’était mon premier contrat avec FAKT en tant que consultante et j’étais consciente que la première réaction est souvent décisive pour savoir si l’on sera de nouveau sollicité. J’ai donc décidé de me jeter à l’eau. Et pour rester dans cette image, l’eau n’était pas seulement froide. Elle était glacée. Car lors de cette première mission de l’année 1995, d’autres mauvaises surprises m’attendaient et ne venaient pas seulement des milices d’insurgés hutu des camps de réfugiés. L’une de ces surprises fut d’abord les consultants locaux avec lesquels j’avais affaire : en plus de me prendre pour une concurrente, 159

ils ont tenté de m’arnaquer, moi jeune femme et «  Blanche ignorante ». Le bureau local de consultation dont le directeur siégeait au conseil d’administration du CAPA avait insisté pour m’adjoindre un conseiller local. Cela devait garantir un ownership local, c’est en tout cas ce qui avait été affirmé à l’époque. Le consultant local assigné à cette tâche me suivait donc du matin au soir, comme mon ombre. A un moment donné, j’ai tout de même eu un curieux sentiment qui me laissait penser que quelque chose n’allait pas avec cet homme. Un soir, j’ai donc passé en revue les noms d’une liste que le référent de l’EZE avait ajoutée à ma demande de renseignements : les noms de ceux qui avaient passé devant un tribunal de Bukavu parce qu’ils avaient vendu de façon illicite un immeuble que l’EZE avait financé dans le but d’en faire un lieu de formation. Sur cette liste, j’ai vu le même nom que celui que portait mon « ombre ». Je ne pouvais pas croire que l’on me colle précisément cet homme comme adjoint et que je m’étais fait avoir avec une telle effronterie. Le directeur du CAPA de l’époque a dû me prendre pour un cyclone lorsque, le lendemain, j’ai fait irruption dans son bureau. Il m’a suffi de prononcer le nom en question pour que je voie à sa réaction que j’avais deviné juste. A partir de ce moment-là, je n’ai plus eu d’ombre derrière moi. Cet épisode ne devait pas être la seule aventure de mon premier voyage au Kivu. J’avais pourtant vécu longtemps dans des pays en voie de développement mais je n’avais encore jamais vu un pays où rien ne fonctionnait : pas de téléphone (hormis le téléphone satellite de la GTZ et celui de quelques organisations), pas de banque, pas de poste et parfois même pas de routes. Je devais me rendre à Kamituga, une ville au sud du Kivu, mais comme la route s’arrêtait au milieu de nulle part, il aurait fallu parcourir les derniers 40 km à pied. Nous avons alors essayé de trouver un avion car en ce temps-là, il y avait un petit avion de la mission qui assurait quelques trajets. Mais celle-ci venait de suspendre ses vols. Il restait encore l’avion national de la Société des mines qui volait régulièrement vers le sud. Curieusement, il n’y a pas eu la moindre possibilité de monter à son bord. Bien des années plus tard, j’ai appris que ce n’était pas si curieux que cela : le directeur de « l’école » dans laquelle je devais me rendre à Kamituga avait glissé un billet de 100$ à la compagnie d’aviation. Ce billet devait m’empêcher d’aller là-bas car, à Kamituga, en réalité, il y avait eu demande de financement pour un projet qui n’existait pas. 160

Un an plus tard, j’étais au Bénin pour une mission avec l’intention de me rendre directement au Zaïre. Alors que je mangeais dans un restaurant de Porto Novo, mon regard est tombé par hasard sur l’écran d’une télévision où défilaient des flots de réfugiés qui étaient en train de fuir Bukavu. C’est un moment que je n’oublierai jamais. La première guerre des rebelles de Laurent Kabila venait d’éclater. Je décidai alors de reporter mon voyage de consultation au début de l’année suivante (1997) Lors de ce voyage, j’ai eu moins de chance car j’étais déjà assise dans l’avion lorsque j’ai entendu des nouvelles inquiétantes. Dans le vol pour Kigali (je devais aussi rencontrer un partenaire de l’EZE au nord du Rwanda) il y avait des gens de la télévision espagnole ; ils allaient chercher les corps de collaborateurs espagnols de Médecins sans Frontières. « Ils sont morts lors d’un assaut  ? » demandais-je. « Pas du tout. C’était une exécution ! » Dans l’agitation des préparatifs de mon départ, j’avais bel et bien raté une information de taille : les menaces d’un mouvement extrêmiste au Rwanda ! De Nairobi, il avait annoncé qu’il allait systématiquement tuer les Blancs. Donc ce n’était pas resté au stade des menaces. Lorsque je suis déscendue de l’avion à Kigali, j’avais l’impression d’être une cible vivante. Mais le pire était à venir. Le soir même, j’entends à la radio que le chef d’Etat libyen Kadhafi a fait une offre très généreuse à Mobutu  : on disait qu’il voulait lui envoyer des avions de combat pour remettre à l’ordre une fois pour toutes l’insoumis Kivu, en particulier Bukavu ! Être la cible blanche d’extrêmistes et aller dans une ville qui pouvait être bombardée à tout moment, c’était trop pour moi ! Lorsque j’ai téléphoné en Allemagne, l’EZE était d’accord avec moi pour annuler le voyage au nord du Rwanda mais m’a fait comprendre que je ne me montrais pas très solidaire avec notre partenaire du Congo si je renonçais à y aller. Finalement, nous nous sommes mis d’accord pour que j’aille tout de même à Bukavu et que j’écourte ma mission. Ne pas la réduire aurait de toute façon été un gaspillage de moyens. J’avais tellement peur que je n’arrivais pas à me concentrer sur la planification ni sur n’importe quelle stratégie de projet. A Bukavu j’étais la seule Blanche (à part quelques collaborateurs de l’organisation Malteser) tous les autres ayant quitté la ville. Là où je logeais, je me sentais aussi très seule car j’avais pour toute compagnie un évêque à la retraite qui boitait, un prêtre à moitié sourd et un administrateur 161

plus souvent absent que présent. Je ne voyais vraiment pas auquel de ces trois-là j’aurais pu demander de l’aide en cas de danger, ce qui n’avait rien de rassurant. Les collaborateurs du CAPA ont beaucoup apprécié ma visite et m’ont témoigné toute leur estime  : j’étais devenue une héroïne qui n’avait jamais laissé tomber son partenaire. Personnellement, je trouve qu’un héros qui tremble de peur est vraiment un drôle de héros ! Mais bon, le CAPA en est resté là – j’étais « présente » et c’était cela qui comptait. Pour raconter toutes mes expériences de consultante au Congo, un livre en serait vite rempli. C’est pourquoi je veux me limiter. Je suppose que je n’ai pas eu vent de beaucoup de dangers parce que les partenaires locaux me les ont certainement cachés. Sachant que, le cas échéant, je n’entreprendrais pas un voyage que je jugerais trop dangereux, ils m’assuraient la plupart du temps que tout était « tranquille » et qu’il n’y avait « pas de problème». Ce « pas de problème » pouvait signifier que l’administration des rebelles saisisse mon passeport, que les services secrets me suivent ou encore l’imminence d’une nouvelle rébellion. Quand on mesure ces dangers à ce que la population locale doit vivre jour après jour (situation qui malheureusement se répète), ces dangers semblent effectivement banals. Et on doit bel et bien classer autrement une remarque comme celle-ci : « En fait, pourquoi avez-vous peur de ces quelques extrêmistes ? » m’a demandé un jour le partenaire rwandais responsable d’une école située au nord du pays, école que je ne voulais pas visiter. « Dans notre pays, presque un million de personnes sont mortes ! » Dans un rapport de 1 : 1 000 000, je n’avais aucune chance qu’un Rwandais comprenne ma crainte de mourir, moi qui à ce moment-là n’avais que cela : ma vie ! C’est pourtant le fossé qui reste tant que la faim, la misère et la guerre existeront: nous, en tant que coopérants, visiteurs ou consultants du Nord, nous voyageons dans ces pays et écrivons sur eux. Là-bas, les êtres humains doivent vivre avec.

162

15. Ce que cette publication nous a apporté Chaque processus laisse des traces – l’écriture d’un livre aussi. Dans sa postface, Vital Mukuza esquisse les répercussions que ce livre a eues sur le CAPA. « La présente publication aura été révélatrice pour le CAPA qui se veut une organisation apprenante. En effet, cette édition a permis au CAPA de mesurer le chemin parcouru en vingt-cinq ans et de redécouvrir ses succès, ses échecs et les leçons qu’il a su tirer de ses nombreuses actions. En effet à travers cette édition, le CAPA a tant activé sa redécouverte de soi à partir de ses prestations de plus de deux décennies. La collecte des données et la lecture critique de sa trajectoire témoignent des expériences et défis que le CAPA partage avec ses coéquipiers du secteur de la formation professionnelle. Aujourd’hui, l’équipe exécutive du CAPA éprouve deux sortes de sentiments lorsqu’elle regarde ce riche parcours. D’une part un sentiment de satisfaction face aux réalisations matérielles et à l’évolution qui se fonde sur une synergie du management des obstacles et de la conjoncture contextuelle de la région. D’autre part, un sentiment de regret face au gaspillage de moyens que la résistance au changement a entraîné. Après une période de flottement, le CAPA a clairement opté pour le changement et la flexibilité. Plutôt que de s’enfermer dans la routine, il n’a pas hésité à prendre des risques afin d’adapter ses structures d’apprentissage à un environnement en perpétuelle mutation. Cette publication qui est une description critique du cheminement du travail du CAPA est loin d’être exhaustive et parfaite pour ne pas nous excuser des erreurs intervenues. Maintenant que cette oeuvre est terminée, nous sommes étonnés de voir à quel point une telle vue d’ensemble et une telle analyse en profondeur peuvent nous aider à encore mieux connaître notre propre travail ! Dès lors, nous ne pouvons qu’encourager chaque institution à poursuivre ses activités et à les examiner de plus près  : on peut beaucoup en apprendre, y compris sur soi-même. 163

Remerciements Les réalisations du CAPA, y compris le présent livre, sont l’œuvre d’un certain nombre d’organisations et de personnes que nous remercions chaleureusement : • La CBCA pour avoir créé le CAPA afin d’offrir des perspectives d’emploi à des personnes oisives et au chômage. • La population allemande qui, à travers son gouvernement et ses Eglises protestantes nous destine un fonds de développement. • L’EED (anciennement EZE) pour ses subventions et son abnégation à combattre la pauvreté par l’emploi et l’auto-emploi des personnes en situation particulièrement difficile. • Nous adressons des remerciements à tous les collaborateurs de l’EED, en particulier à Mesdames Monika Huber, Karin Doehne, Anne Bohrer, Gisèle Marceau-El Sauaf et Messieurs Konrad von Bonin, Manfred Wadehn,  Rudolf Heinrichs-Drinhaus, Michael Kronenberg, Wolfgang Koepp et Heinz-Dieter Willeke. • FAKT pour sa renommée et son expérience dans les consultations à travers le monde qui ont fait de lui le modérateur entre le CAPA et l’EZE. Citons Monsieur Manuel Rast, modérateur du tout premier atelier de réorientation du CAPA et Madame Maria Baier-D’Orazio qui a assuré l’accompagnement du CAPA et a enduré plus de peines que de joies sur le parcours avec le CAPA. • Les anciens directeurs du CAPA dont l’action se pérennise parmi lesquels Messieurs Walter Göller et Ndivito Makima. • Les administrateurs du CAPA agissant dans un conseil sous la présidence successive du professeur Lufimpadio Ndongala et Madame Odile Bulabula. • Le CAPA dont le personnel est devenu une véritable et formidable  équipe de travail. Vital Banywesize Mukuza Directeur du CAPA

164

1. Vue d‘ensemble de toutes les personnes formé(e)s et recyclé(e)s par le CAPA a. apprentis formés

statistiques des formés Hommes Femmes totaux

1

apprentis formés dans les enceintes du capa à bukavu

2

821

438

1259

apprentis formés sur le tas dans 572 les ateliers et chantiers

40

612

3

femmes initiées aux petits 0 métiers générateurs de revenus

464

464

4

apprentis formés dans les ateliers des finalistes et qualifiés par le capa

250

1511

1192

3846

209

1691

1401

5537

1261

S/TOTAL 2654 b. artisans recyclés

1482 s/total 4136

total des formés et recyclés

5537

2. Appréciation et visibilité de l’impact de l’action du CAPA chez ses finalistes selon les indicateurs ‘’besoins essentiels’’ Indicateurs

Appréciations en % par la commission d’enquête

Scolarité élémentaire Scolarité secondaire Alimentation

98% 85% 75 %

Soins de santé Logement Communication Investissement: Champs Elevage Transport

70 % 60 % 60%

Scolarité supérieure Epargne

40% 9%

40% 36 % 10%

Source: CAPA – enquêtes sur un échantillon de 100 personnes

165

3. Statistique des apprentis déjà formés dans les enceintes du CAPA à Bukavu N°

Année de Secteur de formation Formation

1

19821984

2

19841986

3

19861988

4

1998 1991

5

19911993

6

19931995

7

19961998

8

1998 2000

9

2000 2002

COUTURE MECANIQUE MENUISERIE COUTURE MECANIQUE MENUISERIE COUTURE MECANIQUE MENUISERIE COUTURE MECANIQUE MENUISERIE COUTURE MECANIQUE MENUISERIE COUTURE MECANIQUE MENUISERIE COUTURE MECANIQUE MENUISERIE COUTURE MECANIQUE MENUISERIE MECANIQUE AUTO MENUISERIE COUTURE COUTURE MECANIQUE MENUISERIE CUIR

200210 2004

166

GUITARE TEINTURERIE AJUSTAGE – SOUDURE GARNISSAGE DES MEUBLES SAVONNERIE ART CULINAIRE

Total

3 ans " " " " " " " " " " " 2 ans " " 2 ans " " 2 ans " " 2 ans " " 15 mois 12 mois 12 mois 12 mois 24 mois 12 mois 6 mois 6 mois

Nombre de Finalistes formé(e)s H F 0 6 17 0 8 0 5 10 0 9 0 9 12 0 8 0 0 25 11 0 6 0 0 14 11 0 13 0 12 6 0 9 0 0 8 7 0 7 0 0 8 0 15 0 0 28 1 6 12 0 25 3 62 54 4 30 0 16 0 7 0

3 mois

22

0

268

6 mois

17

1

6 mois 3 mois 6 mois

12 6 0

0 15 19

Durée de la formation

31 24 29 41 38 27 22 23

72

COUTURE

12 mois

0

43

MENUISERIE

12 mois 16 mois 12 mois 6 mois 6 mois 1 mois 6 mois 3 mois 12 mois

14 24 122 5 3 6 5 42 0

0 2 2 0 0 13 0 57 45

12 mois

63

9

18 mois

47

0

6 mois

12

3

12 mois 16 mois 3 mois 6 mois 6 mois

25 32 21 12 3

5 0 32 0 0

347

3 mois 6 mois 3 mois 6 mois

0 5 6 4

16 01 0 6 438

1259

MAÇONNERIE

200411 2006

MECANIQUE AUTO MAROQUINERIE CORDONNERIE SAVONNERIE FABRIQUE DES GUITARES INFORMATIQUE COUTURE MECANIQUE AUTO MECANIQUE AUTO AJUSTAGE SOUDURE MENUISERIE MACONNERIE II INFORMATIQUE GARNISSAGE

2006 13 2007

FABRIQUE DES GUITARE TEINTURERIE MAROQUINERIE CORDONNERIE SAVONNERIE

821

337

4. Statistiques des apprenti(e)s formé(e)s sur le tas dans les ateliers et chantiers du CAPA à Bukavu Modules exécutés Ebénisterie sur le tas Menuiserie sur le tas Maçonnerie sur chantier Couture sur le tas Ajusteurs soudeurs sur le tas Mécaniciens sur le tas Briquetiers sur le tas Conduite automobile sur le tas

Nombre d’artisans Hommes Femmes 51 47 112 41 54 56 115 96 572

Total

0 0 2 38 0 0 0 40

612

167 Données 1998-2008 : 482 des 612 apprentis (79%) ont été formés entre 2004 et 2008

5. Statistiques des apprenti(e)s de « deuxième génération » formé(e)s dans les ateliers des finalistes et qualifié(e)s par le CAPA

Secteur

Métal

Bois

Textile

168

Structure des finalistes Atelier d’ajustage Brasserie Atelier d’ajustage PLAMEDI Atelier Grands Lacs/Winga Atelier ALC/Place de l’Indépendance Atelier GFAP Atelier d’ajustage/Miti Atelier AMAC Atelier CMA Atelier Dieu Merci Atelier ADEPAN Atelier ARSVA Atelier de garnissage Vamaro Atelier de fabrication des guitares Atelier de Menuiserie/Kavumu Atelier ADABU Atelier AMI Atelier Pygmées/Buziralo Atelier de Menuiserie Mushenyi Atelier CFPA Atelier Mon ami Planche Atelier MAP Atelier Style OK 1) Atelier FATU 2) Atelier Noëlla 3) Atelier Baraka 4) Atelier SIFA 5) Atelier Muungane 6) Atelier de Karhale 7) Atelier de couture/Route d’Uvira 8) atelier Chinyabuguma 9) Atelier de couture/Kavumu 10) Atelier de couture AMAC

Lieu

Nombre de finalistes

Bagira

H F 17

Ibanda

38

Ibanda

22

Ibanda

61

Walungu Miti Katana Ibanda Panzi Nyantende Kibombo/ISP

59 11 48 09 13 31 37

04 09

Vamaro/Ibanda

13

0

Q. Industriel

09

Kavumu

28

Bugobe/Kabare Ihusi/Kalehe Buziralo

17 18 21

Walungu

11

Uvira Uvira Mboko/Fizi lubarika / uvira Kadutu Nyakaliba Buholo Muhungu Bagira Karhale

33 08 11 13

3 04 06 05 09 08 05

Ibanda

06

Mulwa

18

Kavumu

16

Katana

11

Terre et Habitat

11) Atelier de couture Mudaka 12) Atelier De couture Maendeleo/Muhongoza 13) atelier de couture/Nyangezi 14) Atelier de couture Bideka 15l) Atelier de couture Muhyahya 16 Atelier de menuiserie de Bushushu 17) Atelier Nagune 18) Atelier de couture AFB/Kaziba 1) Atelier Mobile de construction 2) Briqueterie AJALOKPA

Mudaka Kalehe

TOTAUX

11

08

Munya/Nyangezi

09

Bideka

06

Idjwi Sud

05

Kalehe

9

Ibanda

0 17

Kaziba

6

45

Bukavu

56

06

65

02

86

01

168 66 98 56 08 09 11

12 02 04 5

Chizenga/Kabare Muhongoza/Kale he 4) Briqueterie ACTK Nyangezi 5) Briqueterie CAPA Walungu 6) Briqueterie AFATUBRI. Luvungi/Uvira 7) Briqueterie AFABRIC Luvungi/Uvira 8) Briqueterie Idjwi Sud Idjwi Sud 9) Briqueterie Idjwi Nord Idjwi Nord 10) Briqueterie AWARI Kavimvira/Uvira 1) atelier de Cordonnerie et Ibanda Maroquinerie/Essence Cuir 2) Atelier de Cordonnerie Nyantende Nyantende 2) Atelier de Menuiserie Bois Nyantende Nyantende 1) Savonnerie artisanale Panzi Savonnerie Panzi 2) Savonnerie AFB Kaziba 3) Briqueterie ABRIMA

07

07 12

0

18

0

09 38

17

1261 250

1511

Données 1998-2008

169

6. Statistiques des artisan(e)s urbains recyclé(e)s par le CAPA à Bukavu. Secteur

Modules exécutés

Machine et outils Technologie du mobilier Montage et gestion de l’atelier des services Bois artisanaux Garnissage des meubles Fabrique des outils et matériels didactiques scolaires à base de bois Charpenterie / Menuiserie métallique Réparation des motos Révision des moteurs Electricité automobile Ajustage soudure Métal Charpenterie métallique Fabrique des outils de T.A Débosselage et peinture des voitures Les voitures à boîtes automatiques Machines et outils / Fabrique des pièces Formation des Formateurs briquetiers Formation des Formateurs tuiliers Fabrique des presses et moules à briques Peinture Construction Maçonnerie sur le tas Coffrage Ferraillage Plomberie Savonnerie Fabrique artisanale du savon artisanale Formation des restaurateurs Gastronomie Extraction du Sucre artisanal ‘’PANELA’’ Couture homme Couture sur le tas Textile Teinturerie artisanale Tricotage à la machine Beauté Coiffure homme et femme Transport Formation des matelots lacustre Formation marine pour les capitaines TOTAUX

Nombre d’ artisans H

76 88

4 2

53

2

124

6

46

01

93 85 129 97 12 46 25 17 36 16 186 70 13 9 57 11 15 16

9 0 04 0 0 0 01 0 0 0 21 5 0 0 0 0 0 0

42

7

9 28 11 43 3 0 4

13 5 56 11 48 7 7

12

0

10 0 1482 209 1691

Données 1994-2008 : 962 des 1691 artisans (57%) ont été formés entre 2003 et 2008

170

F

7. Statistique des femmes initiées aux petits métiers générateurs de revenus dans les groupements féminins structurés et accompagnés par le CAPA Groupement féminin Groupement féminin de BUGOBE

lieu

Module de formation

Kabare

Pâtisserie artisanale Couture pour femme

Kabare

Groupement Katana féminin de KAMUNYERERE Kalehe Groupement féminin de Kalehe MUHONGOZA Groupement féminin de MULWA Groupement féminin de CIMPUNDA

Bagira Bagira Kadutu

Ibanda Groupement Ibanda féminin de PANZI Ibanda Groupement Kadutu féminin de BUGABO Bagira Groupement centre féminin de Bagira BAGIRA centre Walungu Groupement féminin de Walungu KAZIBA Walungu Groupement Kabare féminin de CIRUNGA Groupement Walungu féminin d’IZIRANGABO Total

Pâtisserie artisanale Couture pour femme Pâtisserie artisanale Couture pour femme Pâtisserie artisanale

Nombre de finalistes 20 17 25 6 35 22 8

Teinturerie

26

Pâtisserie artisanale Couture Crochetage

15 20 22

Art culinaire

25

Couture

30

Pâtisserie

30

Couture pour femmes Savonnerie artisanale Briqueterie

45 36 26

Couture femme

38

Couture femme

18 464

Données 1995-2008

171

8. Groupes cibles et période de leur intégration au CAPA N° 1.

Groupe cible Jeunes déscolarisé(e)s Filles mères

2. 3.

Femmes abandonnées

4.

Enfants des rues

5.

Orphelins

Entrée Provenance / Organisation partenaire * 1982 Recommandés par leurs familles ( parents et/ou Tuteurs ) 1982 Recommandées par leurs familles ( parents et/ou Tuteurs ) 1998 Des contrées en guerres et envahies par les bandes armées. Ménages en ville dont les hommes sont partis creuser des minerais. 1998 Récupérés par le CAPA et recommandés par le CRER Recommandés par l’ONG Cord Aid Hollande / Bukavu

1. orphelins de deux 2001 parents 2. orphelins de 2002 parents morts du VIH 2004 6.

Femmes/filles violées

2003

7.

Victimes du VIH / SIDA

2002

8.

Démobilisés de l’armée 1. Jeunes démobilisés clandestins 2. Enfants démobilisés officiellement (Enfants soldats) Personnes marginalisées 1. Pygmées 2. Sourds-muets Artisans en recyclage

9.

10.

Recommandés par SOS Recommandés par Fondation Femme Plus SudKivu Recommandés par AMITIE – BDOM ( Bureau Diocésain Catholique des Œuvres Médicales) CODILUSI Bukavu Récupérées par le CAPA Recommandées par l’ONG FOYER DE L’ESPERANCE Bukavu. Recommandées par le Projet ELPIS ZOE ou ESPERANCE A LA VIE Encadrées par le CAPA

1998

Récupérés par le CAPA

2004

Recommandés par L’UNICEF / Bukavu Recommandés par la Fondation Solidarité des Hommes ( FSH ) / Bukavu. ; CARITAS BUKAVU

1999 2005 1993

Récupérés par le CAPA en milieu rural. Recommandés par l’ONG ARSEVA / Bukavu Tous les artisans de la ville de BUKAVU

* date à partir de laquelle le CAPA s’est occupé du groupe cible en question

172

9. Statistique des ouvriers et apprentis d’ONG et entreprises déjà recommandés au CAPA pour la formation en divers métiers. Année

ONG et entreprises

Cibles

Formation asurée

1986 1989

ECC/ Sud-Kivu GTR/ Sud-Kivu

1995

HCR Sud-Kivu

1998 2000

CBCA GarageDIESEL / Bukavu SOS/Bukavu Programme ELPIS ZOE ( PEZ / Bukavu ) UNICEF/ Sud-Kivu

Jeunes oisifs Enfants des rues Enfants réfugiés Rwandais Jeunes chômeurs Garagistes Orphelins de 2 parents Personnes Victimes du VIH/ SIDA ( PVV) Enfants soldats

Menuiserie Mécanique auto Menuiserie ; Mécanique automobile. Mécanique automobile Mécanique automobile Menuiserie

2003 - 2005

26

0

3 04 9

0 0 0

Coupe et couture

3

19

Mécanique Couture ; Menuiserie Mécanique auto ; Ajustage et soudure et cuir Ajustage ; Mécanique automobile Ajustage Soudure et Mécanique automobile Couture ; Mécanique auto ; Maçonnerie ; Menuiserie

3

0

18

5

1

0

11

0

6

1

6

2

98

0

01

0

37

15

84

3

Mécanique automobile

0

9

Démobilisés de l’armée

Mécanique automobile

22

0

Fondation Femme Plus/Bukavu

Enfants orphelins de parents morts du SIDA

8

4

Foyer de L’Espérance / Bukavu.

Filles mères et filles violées.

Couture ; Menuiserie ; Mécanique auto ; Ajustage et soudure ; Garnissage des meubles Coupe et Couture

0

22

17

4

395 479

84

Fondation Solidarité des Hommes ( FSH ) / Sud-Kivu

Enfants soldats

CORDAID / Bukavu

Enfants des rues

Association de lutte contre le chômage (ALC / Sud-Kivu )

Jeunes chômeurs

2004 - 2005

Centre de formation KIKYO / Butembo

Recyclage de Formateurs

2005 - 2006

APILAF / Kisangani

Recyclage de Formateurs

2005-2006

2006 - 2007

CONADER Sud-Kivu

Ex-combattants de l’armée

Guichet d’Economie Locale (GEL / Bukavu )

Expatrié français

Paroisses protestantes

Jeunes chômeurs

CARITAS / Bukavu

Ex-combattants de l’armée

Women For Women / Bukavu

Femmes vulnérables et celles victimes du VIH

Platte Forme DIOBASS/Bukavu 2007-2008

CRS-CODILUSI/ Bukavu (CARITAS AMERICAINE) Totaux

Nombre de finalistes HOMMES FEMMES 17 0 21 0

Enfants orphelins de parents morts du SIDA

Echange de l’expérience Mécanique auto, Couture, Menuiserie, Cuir. Fabrique artisanale de Guitare Fabrique de Guitare ; Couture ; Maçonnerie et Mécanique automobile Couture ; Mécanique auto ; Conduite auto ; Menuiserie ; Cuire

Couture ; Menuiserie ; Mécanique auto ; Ajustage et soudure ; Garnissage des meubles.

173

174

---

02

06 08

64 81

02 23 03 06

--- 03

04 __

02 03

01 ---

09 03 03 06 04 ---

---

135 58 1415 --- --7 1617 1659 3846

05

17

21

21 33

--- 02

03 14 39 47 01 07

197

18

09

03

04

05

01

12 09 04

69

Partis sans nouvelles

176

--- --- ---

03 04 07

02 26 28

05 01 06

02 06 08

01 --- 01

29 06 35 03 39 42 08 --- 08

09 01 10

207

--- --- ---

01 03 04

02 36 38

03 01 04

06 12 18

01 --- 01

31 02 33 04 52 56 03 --- 03

10 01 11

H F Total H F Total 27 04 31 37 02 39

Réorientés/ abandons des métiers

H = homme F = femme Source : CAPA – sondages et enquêtes, champs de recherche. Registres, archives et rapports. Données 1982-2008 : plus de la moitié des finalistes de la colonne « partis sans nouvelles » (115) concerne les années 1982-1997. La majorité des indépendants ont été formés entre 2001 et 2008

TOTAL

16

12

02

23

67

11 08 06

264 439 112

67 02

01 11

10

204

63

Total

Employés dans les Entreprises et organisations

F Total H F 02 18 59 04

Auto employés par les métiers appris jumelés avec d’autres métiers

Total H 307 16

128 170

__

11. Briqueterie ---

32

16

03

Art culinaire

Teinturerie

maroquin.

Cordonnerie

H F Méc. Auto 291 16 Ajustage 202 02 soudure Menuiserie 258 06 Couture 22 417 Maçonnerie 109 03 Fabrique des 23 ---guitares Savonnerie 24 43

Auto employés dans les métiers appris

02

10

09

08

07

03 04 05 06

01 02



Filières/ Secteurs de formation

10. Aperçu des activités des finalistes du CAPA et des lieux dans lesquels ils travaillent

175

femmes 01 04 01 23 02 06 03 01 41

Hommes 13

10

10 16 03

03

02

01

01 59

Nombre de finalistes interviewés

Source : CAPA – enquête auprès de 100 finalistes

Revenu moyen:

Menuiserie Mécanique automobile Maçonnerie Couture Ajustage soudure Maroquinerie Savonnerie artisanale Cordonnerie artisanale Fabrique artisanale des guitares Teinturerie Gastronomie Informatique Total

Filières

102$

100 $

85 $

61 $

83 $

92 $ 102 $ 55 $

141 $

75 $

Revenus moyens mensuels générés par les hommes finalistes artisans en USD

77$

46 $ 85 100 $

-

-

-

70 $ 58 $ 74 $ -

76 $

65 $

Revenus moyens mensuels générés par les femmes finalistes artisanes

11. Comparaison des revenus moyens mensuels générés par les finalistes auto employés selon le sexe

176

Nyabibwe Maçonnerie

Ibanda Kadutu

Kadutu

M

M F

F

Couture

Couture

Maroquinerie

Couture Couture Mécanique Ajustage Couture

2003

2004 2004

2004

1995

1993 1996 1997

1992

1992

01 16

01

39

07 36 01

-

04

01 12 206 117

09 02

17

-

21 08 40

49

59

97

323

13

10 18

18

39

28 44 41

62 51 02

-

08

02 31

04

03 18 423 280

17 03

41

01 102

20 25 85

49 131

63

703

21

19 34

45

103

82 76 87

131

105

tas dans les ateliers de 1997 à 2007. 2ème „génération“ 3ème „génération“ H F H F Total Total

Année* Nombre d’apprentis formés sur le

*Année de certification 2ème „génération“ = artisans formés sur le tas par les finalistes de CAPA dans leurs ateliers. 3ème „génération“ = artisans initiés aux métiers par les formés des finalistes dans leurs propre ateliers. ** En l’espace de 10 ans, l’effet multiplicateur de la formation sur le tas par ces dix finalistes du CAPA a généré plus de 1000 artisans.

Total des apprentis formés sur le tas **: 1026

Total des apprentis

Bukavu

F

06 Nigane Lucienne 07 Kahukula Emmanuel 08 Kasazi Tchiyaze 09 Noella Barhakomerwa 10 Fatuma

Cimpunda Kadutu

Muhongoza

M M M

03 Camoka m 04 Bahati Bayoga 05 Cito

Menuiserie

Ihusi kalehe

Menuiserie

Secteur/ filière

M

Localisation

Uvira cité

Sexe

M

Finalistes de CAPA (1ère „génération“)

01 Mahugo Kabamba 02 Baguma Assani

No

12. Dix exemples de la dynamique de multiplication par la formation sur le tas des apprentis dans les ateliers des finalistes du CAPA

Abréviations

AFDL

Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (alliance de rebelles contre le régime Mobutu, 1996/97)

CADR

Corps des Activistes pour la Défense de la République (police privée de Mobutu)

CAPA

Centre d’Apprentissage Professionnel et Artisanal (école professionnelle de l’Eglise baptiste à Bukavu)

CBCA

Communauté Baptiste au Centre de l’Afrique

CHECHE Action Sociale CHECHE, une école professionnelle de l’Eglise catholique de Bukavu CNDP

Congrès National pour la Défense du Peuple (mouvement rebelle de Laurent Nkunda contre le régime de Joseph Kabila)

CONADER Commission Nationale de Désarmement et Réinsertion DÜ

Service Outre-Mer (ancien service de coopération de l’Eglise évangélique aujourd’hui intégré à l’EED)

ECC

Eglise du Christ au Congo

EED

Service des Eglises Evangéliques en Allemagne pour le Développement

EZE

Centrale Evangélique pour l’aide au développement (ancienne appellation de l’EED)

FAKT

Bureau d’études, Consultation pour Management, Formation et Technologies

GTZ

Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (la coopération technique du gouvernement allemand)

Interahamwe Milices de jeunes extrêmistes Hutu du génocide rwandais ITFM

Institut Technique Fundi Maendeleo (ateliers de formation professionnelle à Bukavu)

MEU

Mission Evangélique Unie

MOPAP

Ministère de la Mobilisation, Propagande et Animation politique (à l’époque de Mobutu)

MORELO Mobilisation de Ressources Locales (poste au sein du CAPA chargé de créer de nouveaux revenus) MPR

Mouvement Populaire de la Révolution (parti unique sous Mobutu)

RCD

Rassemblement Congolais pour la Démocratie (le plus grand mouvement rebelle contre Laurent Kabila 1998-2003).

177

SLB

Service Local des Bâtisseurs (groupe d’artisans locaux actifs dans la construction créé par le CAPA)

SNEL

Société Nationale d’Electricité

UNESCO United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization (Organisation des Nations unies pour la formation, les sciences, la culture et la communication)

178

Crédits photographiques: 11, 13, 15, 18, 19, 21, 24, 26, 28, 30, 31 : agenda/Karin Desmarowitz (ainsi que deux photos non-numérotées sur la première des pages illustrées au milieu du livre) 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 16, 17, 23, 27, 29: Maria Baier-D’Orazio 14, 20, 22, 25, 32 : CAPA Couverture: œuvre de l’artiste Ciza Murhula Pacifique de Bukavu, connu sous le nom de Touche Capitale Photo: Tim Kuschnerus Version originale: “Gitarren, Ziegelsteine und Matrosen” Die ungewöhnliche Erfolgsgeschichte eines Ausbildungszentrums im Kongo Horlemann Verlag Traduction: Germaine Muller

Le centre de formation professionnelle CAPA est soutenu par l’EED (Service des Eglises Evangéliques en Allemagne pour le Développement) avec l’appui du Service de l’Eglise pour le Développement (KED) et du Ministère Fédéral de la coopération économique et du développement (BMZ)

© Maria Baier-D’Orazio, Vital Banywesize Mukuza, 2008

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Des guitares, des briques et des marins - UNESCO-UNEVOC

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